Être vierge le jour de son mariage est aujourd’hui encore perçu comme une obligation morale par une large partie de la société iranienne. Ce qui n’empêche pas de nombreuses femmes d’avoir des rapports sexuels avant la date symbolique. Conséquence, la reconstitution de l’hymen est devenue un vrai business, qui profite aux gynécologues mais aussi aux entreprises vendant des "pilules de virginité " pour lesquelles les pubs se multiplient sur les réseaux sociaux iraniens.

L’opération chirurgicale a longtemps été la seule option pour les femmes qui souhaitent faire croire qu’elles arrivaient vierges au mariage. Il s’agit de refermer, parfois presque complétement, l’orifice du vagin, afin de provoquer lors du "premier" rapport sexuel avec le mari, un saignement qui est censé prouver la "pureté" de la jeune mariée, en laissant croire que c’est le déchirement de l’hymen qui en est à l’origine.

De nombreux scientifiques affirment que lors du premier acte, l’hymen ne se déchire pas forcément, que le déchirement ne provoque pas nécessairement un saignement ou qu’il peut préalablement avoir été déchiré par d’autres causes. Mais le mythe persiste et les opérations sont répandues en Iran depuis les années 1970 , comme dans d’autres pays y compris la France.

Tutoriel publié en 2011 par une chaine médicale en arabe sur YouTube.

Une pilule qui libère un liquide rouge

Mais depuis les années 1990, des pilules promettent de simuler l’existence d’un hymen non percé. Les tailles, formes et prix varient, mais le principe est le même : une heure avant la pénétration, la femme doit placer la pilule dans le vagin. Humidifiées, les membranes de la pilule se ramollissent, de sorte que la pilule doit ainsi se briser pendant la pénétration, libérant un liquide rouge sang censé duper le marié.

Sur Telegram, une application de messagerie instantanée et cryptée très populaire en Iran, et sur Instagram, réseau également très prisé dans le pays, les publicités pour ce genre de pilules sont de plus en plus visibles. Elles s’achètent en quelques clics et sont livrées à l’adresse souhaitée par l’utilisatrice, dans des paquets parfaitement neutres pour ne pas éveiller les soupçons. Les prix varient de 30 000 à 350 000 tomans (6 à 70 euros).

Exemples de publicités pour les "pilules de viriginté" pulbiées sur Instagram par une clinique qui se dit spécialisée en chiurgie vaginale. Sur les boites et embrallages il est notamment écrit "faux hymen" et le nom de la clinique.

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Les pilules sont vendues essentiellement par quatre marques : “Noval", “Beauty Virgin”, “Butterfly” ou “Robert”. Des recherches sur internet en persan et en anglais ne donnent aucune occurrence d’une marque de médicament qui répondrait aux deux derniers noms. Avec " Beauty Virgin ", la recherche renvoie vers des cosmétiques chinois du fabricant Realmus, mais celui-ci ne produit pas de " pilules de virginité ". On trouve mention d’un bureau de "Noval cosmetic" domicilié à Singapour mais sans plus de précision.

Nous avons longuement cherché à contacter une Iranienne qui aurait utilisé une de ces marques : sans succès, le sujet étant particulièrement tabou. Difficile donc de savoir quel genre de pilule se cache derrière ces marques, si elles marchent, si elles sont ou non dangereuses pour l’organisme. On a trouvé des entreprises qui fabriquent depuis les années 1990 des pilules vaginales simulant le saignement au Japon, en Inde, en Chine ou même en Angleterre. Mais aucune de ces marques n’est visible sur le marché iranien.


La forte présence de ces publicités sur les réseaux sociaux iraniens laisse cependant penser qu’elles connaissent un succès certain. Selon un rapport de 2014 de la très sérieuse unité de recherche du Parlement iranien, 74,3 % des lycéens iraniens, garçons et filles, ont déjà eu des relations sexuelles, sans préciser s’ils impliquent ou non pénétration. En 2015, un média local iranien affirmait avoir contacté un vendeur de pilules, lequel affirmait recevoir une certaine d’appels par jour, et envoyer une quinzaine de boites à des clientes.

"Shyaf Haymen" est un compte Instagram et Telegram qui vend notamment les fameuses pilules de virginité, et montre dans cette publicité leur contenu de couleur rouge.

"Pour beaucoup de femmes, il n’y a donc pas le choix, il faut recourir à un 'faux hymen'"

Notre Observatrice Nazanin vit à Téhéran. Elle organise des ateliers de sensibilisation à la sexualité pour les femmes dans les quartier pauvres de la capitale iranienne.

Pour une petite partie de la population, les citadins aisés, le principe de virginité au mariage ne signifie plus rien. Mais pour une grande majorité des Iraniens, si avoir un petit ami ou une petite amie avant le mariage est en train de devenir normal, le fait que la femme arrive vierge au mariage reste également très important. En somme, le mode de vie évolue, mais les structures sociétales de genre sont stables. Un homme va vouloir découvrir le sexe avec sa petite amie, mais le même homme voudra que sa femme soit vierge le jour du mariage… Pour beaucoup de femmes, il n’y a donc pas le choix, il faut recourir à un "faux hymen".


Publicité publiée sur Telegram par la clinqiue du docteur Moradi. La publicité garantit des "services spéciaux" aux femmes. Le texte en dessous assure que de nombreuses clientes ont été statisfaites.

 

Une opération très couteuse

La chirurgie reste prisée de nombreuses Iraniennes, et un business s’est mis en place, impliquant même des cliniques spécialisées. Là aussi, le tabou commande l’absence de chiffres : aucune statistique n’existe sur le nombre d’opérations qui se déroulent en Iran chaque année. Mais selon notre Observatrice, il est très facile de trouver un praticien disposé à procéder à l’opération. Une simple recherche internet confirme son propos : les offres pullulent. Encore faut-il avoir les moyens : l’opération coûte entre 5 et 7 millions de tomans, soit 1000 à 1400 euros.

Page Telegram proposant à la vente des pilules "Robert" et "Noval".

Les gynécologues restent peu diserts sur le sujet. La rédaction des Observateurs de France 24 a  contacté le docteur Azam Mousavi, membre du conseil de direction de la Société de cancérologie Iranienne. Elle a refusé d’évoquer le sujet des opérations de chirurgie vaginale, et affirmé n’avoir jamais entendu parler de pilules de virginité. Deux autres gynécologues, habitués des médias iraniens, ont assuré n’avoir aucune information sur l’existence de pilule.

"Les gynécologues se font de l’argent avec les attestations de virginité"

Nazanin explique :

Jusqu’à aujourd’hui, les gynécologues n’ont jamais voulu coopérer avec les organisations d’aide aux femmes. Pour moi, ils participent grandement à entretenir l’importance du principe de la virginité au mariage dans la société iranienne. Bien qu’il soit démontré que les hymens ne se brisent pas forcément durant le premier rapport sexuel, ils continuent de délivrer à la demande des "attestations de virginité "et se font de l’argent avec ça. En plus cela va à l’encontre de toute éthique, ils ne devraient pas s’octroyer le droit de partage la vie privée d’une patiente avec une tiers partie.

La rédaction des Observateurs a contacté une gynécologue iranienne exerçant au Royaume-Uni – et qui requiert l’anonymat. Elle confirme avoir elle aussi délivré des "attestations de virginité", et même des attestations certifiant qu’un hymen avait pu être percé lors d’un "accident", hors de tout rapport sexuel, à des patientes d’origine iranienne mais pas uniquement.

Notre Observatrice ajoute :

Ce qui est plus grave encore, c’est que des gynécologues iraniens refusent de faire certains tests sur des femmes non mariées, comme le "test Pap "[un frottis qui peut permettre de détecter des cellules cancéreuses ou précancéreuses du col de l’utérus ou du vagin], arguant qu’ils ne peuvent pas prendre le risque d’endommager l’hymen. Des femmes risquent donc de développer des cancers simplement parce qu’elles ne sont pas mariées, quel que soit leur âge.

Le cancer du col de l’utérus est le quatrième type de cancer mortel pour les Iraniennes et la cinquième cause de décès selon la société iranienne de cancérologie.

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste