Des activistes se mobilisent pour tenter de médiatiser l'enlèvement, par Boko Haram, en juillet dernier, de 39 femmes et enfants du village de Nguéléwa, à proximité du Nigeria. Le drame met en lumière la psychose que fait régner le groupe jihadiste dans le gouvernorat nigérien de Diffa, où se massent aujourd’hui plus de 300 000 déplacés et réfugiés.

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 2017, des hommes de Boko Haram ont attaqué, à pied, le village de Nguéléwa. Peu après, des activistes de la région se sont mobilisés sur Twitter pour lancer la campagne #JeSuisNguéléwa, essentiellement sur Facebook et Twitter. Ses organisateurs incitent notamment ceux qui le souhaitent à poster des photos en posant avec un panneau "Je suis Nguéléwa".


Tweet et photo sur Facebook, publiés depuis août 2017.

La démarche s’inspire à la fois du slogan "Je suis Charlie" né après les attentats contre Charlie Hebdo en France en 2015 et des photos de la campagne "Bring back our girls" ("Ramenez nos filles") lancées après l’enlèvement par Boko Haram de 276 lycéennes à Chibok, au Nigeria, en avril 2014. La campagne #JeSuisNguéléwa a été lancée juste après l'enlèvement, pour sensibiliser au sort des 39 disparus.

Photo publiée sur Facebook, avec un panneau faisant directement référence aux lycéennes de Chibok.

Notre Observateur Kaka Touda Mamane Goni est juriste, activiste et défenseur des droits humains pour l'association Alternative Espaces Citoyen, et le coordinateur de la campagne.

"Le cas des lycéennes de Chibok au Nigeria est connu mais pas le nôtre"

Un mois après l’enlèvement, le président de la République a dit dans un discours qu’il exhortait à tout mettre en œuvre pour retrouver les disparus. Mais depuis les autorités n’ont rien dit. Même dans ses vœux à la nation le 31 décembre, le président n’a pas évoqué la situation.

Nous avons lancé la campagne "Je suis Nguéléwa "dès l’été dernier, pour alerter l’opinion et qu’on n’oublie pas les 39 femmes et enfants. Au bout d’un moment, on a volontairement arrêté de faire de la communication, pour ne pas s’essouffler et que notre message ne soit pas banalisé, et puis en ce début d’année nous avons souhaité la relancer, au 190e jour après l’enlèvement [le 8 janvier]. Il faut absolument faire parler de ces disparus, les opinions publiques ne sont pas au courant qu’il y a Boko Haram ici au Niger, le cas des filles de Chibok au Nigeria est connu mais pas le nôtre et il faut le médiatiser.

"Depuis ce jour, plus personne ne dort à Nguéléwa"

Notre Observateur Mari Djoumami vivait à Nguéléwa, il a assisté à l’attaque de Boko Haram.  

Vers 23 h on a commencé à entendre les chiens aboyer, c’était signe qu’il se passait quelque chose. Avec d’autres habitants, on est allés aux abords du village et on s’est retrouvés face à une vingtaine ou trentaine d’hommes, on a tout de suite su qu’ils étaient de Boko Haram. Ils étaient armés de mitraillettes ou de lance-roquettes. Ils nous ont regroupés devant la mosquée.

Là, ils ont sélectionné neuf jeunes, de 16 ou 17 ans, ils les ont emmenés à une centaine de mètres. Ils les ont ligotés. Et ils les ont égorgés... Ces jeunes n’avaient rien fait, rien dit. Un autre groupe d’hommes a cambriolé nos maisons, ils ont pris tous nos portables, les bijoux des femmes et tout ce qui pouvait avoir de la valeur. Et puis ensuite, ils ont sélectionnés 39 femmes et enfants, des enfants de 5 ans pour certains… Il y avait ma fille de 17 ans et mon fils qui est en CM2. Ils les ont emmenés, sans rien nous dire.

"Les autorités ne nous disent pas si elles négocient"

Depuis ce jour, plus personne ne dort à Nguéléwa. Certains y retournent le jour pour leur travail ou gérer quelques affaires personnelles, mais dès 19 h on part. Comme d’autres habitants, je dors dans un village voisin, où les gens nous ont accueillis, et logés dans une maison de paille. D’autres dorment dans les camps de déplacés et de réfugiés le long de la route nationale. D’autres encore sont partis vers des villes comme Nguigmi.

Il y a eu des renforts de forces de sécurité et on se sent moins menacés. Mais on n’a aucune nouvelle de nos femmes et nos enfants. Deux enfants ont été relâchés, les autorités les ont récupérés mais on ne sait rien d’eux, on ne sait pas quel était le message envoyé par Boko Haram en les laissant partir. Les autorités ne nous disent pas si elles négocient, ni rien de ce qu’elles font pour essayer de libérer nos proches.

Frontalière du Nigeria, proche du lac Tchad, la région de Diffa est visée par Boko Haram depuis 2015. Plusieurs attentats et enlèvements y ont été commis. Entre Diffa et Nguigmi, le long de la route nationale 1, des campements humanitaires ont été installés, gérés par l’ONU et des ONG. En tout, la région de Diffa compte plus de 300 000 déplacés et réfugiés qui ont fui Boko Haram au Nigeria notamment, et dont la majorité vit au milieu de la population.

Vidéo tournée par un de nos Observateurs dans un camp de déplacés le long de la route nationale, en juillet 2017.

Les chefs traditionnels pour négocier

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le gouverneur de Diffa, Dan Dano Mahamadou Lawaly, assure que les autorités font leur possible pour tenter de récupérer les femmes et les enfants kidnappés : "vous ne pouvez pas envoyer l’armée chercher les femmes et enfants enlevés, c’est un échec assuré. Nous essayons de négocier par l’intermédiaire de chefs traditionnels. Le contact avec Boko Haram n’est vraiment pas facile, d’autant qu’ils bougent tout le temps, ils n’ont pas de base fixe ni interlocuteur sérieux ", fait-il valoir.  

Fin septembre, il dit avoir personnellement accueilli les deux enfants relâchés. Récupérés par un chamelier en campagne, ils ont 8 et 10 ans. Ils ont reçu des soins médicaux et psychologiques pendant quelques jours avant d’être rendus à leur famille. 

Depuis 2015, 244 attaques attribuées à Boko Haram dans la région de Diffa ont fait 582 victimes civiles au Niger, selon l’ONU.  En tout, 141 civils ont été "blessés, tués et enlevés", c’est moins qu’en 2016 ( 227) et 2015 (214).

 

Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist