Des voyageurs contraints de donner de l’argent à des gendarmes burkinabè pour récupérer leurs papiers : c’est ce que montrent deux vidéos tournées près de la frontière avec le Niger et diffusées sur les réseaux sociaux fin décembre. Les gendarmes ont finalement été suspendus de leurs fonctions, mais de nombreux témoins affirment que ce genre de racket est courant au Burkina Faso et dans les pays voisins.

Dans la vidéo ci-dessous, trois gendarmes appellent les voyageurs pour qu’ils viennent récupérer leurs pièces d’identité. Puis, plusieurs d’entre eux donnent des billets aux gendarmes lorsqu’ils les récupèrent, notamment à 0’20 et 0’37.

Dans cette autre vidéo, un gendarme assis dans une voiture, avec plusieurs pièces d’identité dans les mains, appelle les voyageurs pour qu’ils viennent les récupérer, en échange d’argent là encore. On voit plusieurs billets dans sa main droite.

Interrogé le 8 janvier au sujet de ces vidéos, le chef d'état-major de la gendarmerie nationale du Burkina Faso a déclaré que les gendarmes apparaissant sur les images avaient été identifiés, suspendus de leurs fonctions et sanctionnés, sans davantage de précisions.

Joint par la rédaction des Observateurs de France 24, le directeur de la communication de la gendarmerie nationale, le capitaine Yé, a précisé que "trois gendarmes" avaient été suspendus et qu’une "procédure disciplinaire" avait été "engagée". Il a indiqué que les faits s’étaient déroulés "vers Seytenga, avant décembre", sans toutefois pouvoir préciser le lieu et la date exacts.

Ces vidéos ont été vues des dizaines de milliers de fois sur Facebook, où elles ont suscité de nombreux commentaires. De nombreux internautes ont indiqué avoir vécu la même chose au Burkina Faso, mais également dans d’autres pays de la région. La rédaction des Observateurs a échangé avec plusieurs d’entre eux.
 

"J’ai dû payer 1 000 francs à un poste de contrôle situé au Burkina Faso"

Malika Salissou est une Nigérienne ayant étudié à Ouagadougou, la capitale burkinabè. Elle a donc voyagé à plusieurs reprises entre les deux pays.

Le 1er janvier, j’ai voyagé de Ouagadougou à Niamey [la capitale nigérienne, NDLR]. J’ai dû payer 1 000 francs [soit 1,50 euro environ, NDLR] à un poste de contrôle situé au Burkina Faso, vers Kantchari, avant de pouvoir rentrer au Niger. Je traverse quasiment toujours la frontière à cet endroit.

Côté burkinabè, ça se passe quasiment toujours de la même manière : quand on arrive à un poste de contrôle de la gendarmerie ou la police, qu’on voyage dans un sens ou dans l’autre, il faut descendre du bus et donner une pièce d’identité. Puis il faut payer pour la récupérer, quand on n’est pas Burkinabè, généralement 3 000 francs CFA maximum. Le problème, c’est qu’il y a vraiment beaucoup de postes de contrôle au Burkina Faso, donc on peut être amené à payer plusieurs fois lors d’un même trajet. Les agents ne disent même pas pourquoi il faut payer : c’est comme ça et c’est tout.

Par contre, quand on a une carte étudiant, on peut passer sans payer. Peut-être que les agents considèrent que les étudiants n’ont pas d’argent ou qu’ils ont plus tendance à se plaindre ou à dénoncer les situations anormales. Du coup, j’ai payé seulement trois fois lors de mes voyages, lorsque je n’avais pas ma carte.

Côté nigérien, il se passe la même chose pour les non-Nigériens. Par ailleurs, j’ai déjà voyagé au Togo, au Bénin, au Nigeria ou au Mali, et c’est pareil : les étrangers doivent souvent donner entre 1 000 et 5 000 francs CFA, alors qu’ils ne devraient pas avoir à payer.

"Au Niger, on nous a demandé de l’argent à six postes de contrôle différents"

Elias Douamba est Ivoirien.

Le 2 décembre, j’ai pris le bus à Ouagadougou pour aller à Niamey, via Kantchari. Au Burkina Faso, on ne m’a rien demandé, mais quand on est arrivés au Niger, on m’a réclamé 2 000 francs CFA. À partir de là, on a dû s’arrêter à six postes de gendarmerie ou de police différents avant d’arriver à Niamey : à chaque fois, ils demandaient de l’argent aux non-Nigériens. En tout, j’ai dû débourser environ 7 000 francs CFA, alors que j’avais ma carte d’identité et mon carnet de vaccination à jour.


Selon nos Observateurs, le racket est donc courant dans la région. Il s'agit d'une violation du principe de libre-circulation qui régit la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), puisque les ressortissants de ses États membres peuvent théoriquement voyager librement au sein de cet espace tant qu’ils possèdent "un document de voyage et des certificats internationaux de vaccination en cours de validité".

"Je pense qu’au début, les gendarmes mettaient des amendes uniquement aux voyageurs qui n’étaient pas en règle. Mais il semblerait que cette pratique se soit généralisée", reconnaît le capitaine Yé.

Selon nos Observateurs, l’immense majorité des voyageurs ne posent toutefois aucune question quand on leur réclame de l’argent, notamment car nombre d’entre eux ignorent leurs droits. Mais il existe aussi d’autres explications.

"Généralement, les agents ne répondent même pas aux questions"

Généralement, si une personne demande pourquoi il faut payer, les agents ne répondent même pas ou répondent avec insolence. Par exemple, le 1er janvier, ils ont répondu "pour rien" à une dame. Parfois, ils mettent également la personne de côté, le temps de racketter les autres, avant de la laisser finalement repartir.

Cela dit, il arrive aussi qu’ils laissent les gens repartir directement sans payer quand ils posent trop de questions, de peur qu’il s’agisse de journalistes ou de juristes.

"Si une personne ne paie pas, elle risque de voir le bus repartir sans elle"

Aux frontières, les agents ouvrent les bagages, donc on a le temps de poser des questions. Mais c’est différent aux postes de contrôle moins importants, où on passe après avoir franchi la frontière. Quand on voyage en bus, le chauffeur veut perdre le moins de temps possible. Donc si quelqu’un pose des questions, cela fait perdre du temps, donc le chauffeur lui met la pression pour qu’il arrête. En fait, si une personne ne paie pas et qu’elle est retenue par les agents, elle prend le risque de voir le bus repartir sans elle.
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone