Des élèves d’un lycée d’Attécoubé, commune d’Abidjan en Côte d’Ivoire, ont voulu anticiper leur date de départ en vacances, mardi 19 décembre, en perturbant les cours. Le directeur de l’établissement a sollicité l’aide des militaires qui ont tiré dans le lycée pour disperser les manifestants. Dans plusieurs autres villes, des élèves tentent de forcer la date de départ en vacances.

Mardi 19 décembre, dans l’enceinte des lycées municipaux 1 et 2 d’Attécoubé, des élèves ont commencé à manifester car ils voulaient partir en vacances plus tôt que prévu – la date était fixée au 22 décembre. Une pratique récurrente à l’approche des congés, dont nous ont parlé à plusieurs reprises nos Observateurs ces dernières années.

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La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté plusieurs familles d’élèves présents dans cet établissement au moment des faits. Tous relatent la même scène, notamment Pierre [pseudonyme] qui relate ce qui lui a rapporté son frère, scolarisé en 6e :

La date officielle des congés a été fixée au vendredi 22 décembre. Pour ces élèves, c’est une date trop tardive, car l’école doit reprendre le 3 janvier selon le calendrier officiel [fixé par le ministère de l’Éducation ivoirien, qui avait prévenu qu’il ne tolérerait aucun débordement et prévoirait des sanctions pour les fauteurs de troubles, NDLR]. D’habitude, il y a au moins deux semaines complètes de vacances. Certains élèves, les plus âgés, se sentent donc lésés et ont voulu entraîner le maximum de leurs camarades pour créer un mouvement de foule.

Selon Paulin Danho, le maire d’Attécoubé contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, des soldats de la marine ivoirienne, dont le campement jouxte le lycée, avaient été positionnés depuis une semaine dans l’enceinte du lycée pour dissuader les élèves de vouloir partir plus tôt en vacances. Mais c’est l’inverse qui s’est produit, selon le frère du témoin :

Ça a beaucoup fâché les élèves de les voir, ils leur ont jeté des pierres et ont même essayé de les attaquer à plusieurs. Les soldats ont appelé des renforts pour se dégager et c’est là que la situation est devenue incontrôlable et qu’ils ont tiré en l’air. Mon frère a eu très peur et s’est caché dans une salle de classe. Certains élèves ont été blessés par des balles perdues [aucun bilan officiel n’a pour l’instant été transmis, les familles interrogées par France 24 ont parlé d’au moins trois élèves et un militaire blessés, NDLR].

Tout le monde est très choqué : voir des militaires tirer dans l’enceinte d’un établissement scolaire, ça rappelle de mauvais souvenirs : en 2014, des militaires avaient mené une expédition punitive dans le même lycée, après qu’un soldat a été tabassé par des élèves.

Le maire d’Attécoubé confirme que ce n’est pas la première fois que les élèves décident unilatéralement de partir en vacances plus tôt, mais que c’est la première fois que la situation dégénère de la sorte dans cet établissement. Il explique qu’une enquête a été ouverte et qu’une rencontre entre parents, représentants d’élèves et enseignants aura lieu à la rentrée de janvier. France 24 a tenté de joindre le ministère de l’Éducation mais n’a pu être mise en relation avec les personnes habilitées à s’exprimer.

Dans l’ouest du pays, "beaucoup d’élèves ont une raison financière pour demander des congés anticipés"

Si l’incident du lycée d’Attécoubé est un cas extrême, il n’est pas le seul établissement où les élèves ont décidé de se mettre eux-mêmes en congés. Notre Observateur Lookman est professeur dans un lycée à Abidjan. Il a eu l’occasion se rendre récemment dans l’ouest de la Côte d’Ivoire :
 
Depuis deux semaines, j’ai pu constater que beaucoup d’élèves de lycées ou d’universités dans les villes de l’ouest comme Guiglo, Divo, Gagnoa, ou Man, se mettent eux-mêmes en congés. Quand j’ai interrogé la plupart, ils m’ont répondu que "la date des congés fixée ne les arrangeait pas ".

En réalité, beaucoup de ces élèves viennent parfois de petits villages ruraux pour aller étudier dans ces grandes villes. Leurs parents leur donnent une somme d’argent pour subvenir à leurs besoins. Or, il y a de moins en moins d’internats à petit prix, et ces élèves, parfois très jeunes, doivent louer à plusieurs des appartements pour se loger.

Photos prises par notre Observateur montrant des élèves demandant des congés anticipés à Guiglo en début de semaine.
 
"Ce comportement est grave, car le programme scolaire ne peut pas aller à son terme"
 
Beaucoup d'élèves des villes de l’Ouest veulent se mettre en congés et rejoindre leur famille avant tout car ils n’ont plus d’argent pour subvenir à leurs besoins. Par effet de mimétisme, cela entraîne des débrayages en série, d’autres élèves se disent : "Si eux peuvent partir en congés, alors nous aussi". Et c’est ce type de comportement, justifié par des raisons avant tout financière, qui a donné des idées aux élèves d’Abidjan, qui se sont dit qu’ils pouvaient faire pareil.

En tant que professeur, je trouve que ce comportement des élèves est d’une inconscience grave car le programme scolaire ne peut donc pas aller à son terme. Le niveau scolaire en prendra forcément un coup à terme. Mais d’un autre côté, la réalité me fait dire que les parents n'arrivent plus à assurer la scolarisation des enfants. C’est peut-être à ce niveau qu’il faut trouver des solutions.
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone