Devant des milliers de personnes rassemblées dans un stade à Lufeng, dans la province du Guangdong (sud-ouest de la Chine), dix hommes ont été condamnés à mort – la plupart pour des crimes liés à la drogue – le 16 décembre. Ce sinistre "show" a soulevé de nombreuses critiques, certains dénonçant l’humiliation subie par les condamnés, la sévérité de la peine, ou encore l’inefficacité d’un tel procès dans la lutte contre le trafic de drogue.

Douze individus ont été jugés ce jour-là. Tous ont été amenés dans le stade à bord de véhicules de la police au son des sirènes, avant d’être placés sur une petite estrade, tour à tour. C’est là qu’ils ont écouté la lecture du verdict les concernant, comme le montrent ces vidéos.



Dans cette autre vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, la personne qui filme s’attarde sur l’un des condamnés. Celui-ci est encadré par plusieurs policiers, qui le font monter à bord d’un pick-up. Il regarde à plusieurs reprises en direction des tribunes, où l’on entend des personnes crier et pleurer. À côté, d’autres condamnés sont également contraints de monter à bord de pick-ups.


Dix des douze personnes jugées ont été condamnées à mort. Selon les médias chinois, elles ont immédiatement été emmenées à l’extérieur du stade, pour être exécutées dans la foulée. Sept ont été condamnées pour des crimes liés au trafic de drogue, les trois autres exécutées pour meurtre ou vol.

Les procès publics, une tradition maoïste

Des milliers de personnes ont assisté à ce procès. Quatre jours plus tôt, les habitants de cette zone avaient ainsi été invités à venir y assister, à travers un communiqué du tribunal de Lufeng diffusé notamment sur les réseaux sociaux.

Le communiqué diffusé par le tribunal de Lufeng, invitant la population à venir assister au procès de 12 accusés.

Les procès publics sont pourtant rares en Chine actuellement . Sur les réseaux sociaux, certains ont indiqué que cette pratique leur rappelait les débuts de la révolution culturelle, lancée par Mao Zedong en 1966. À l’époque, de nombreuses personnes, supposées appartenir à "l’élite", avaient été humiliées publiquement.

Cette pratique semble toutefois refaire surface depuis peu. À Lufeng, huit personnes ont ainsi été condamnées à mort lors d’un procès public au mois de juin, également pour des crimes liés à la drogue. Cette pratique a aussi été réintroduite pour des affaires liées au "terrorisme", comme dans la région du Xinjiang.

"Avec ce type de procès très théâtral, les autorités veulent communiquer autour de leur puissance"

William Nee (@williamnee) est chercheur pour Amnesty International à Hong-Kong.

Le fait d’inviter le public à un tel "procès" et de faire défiler les accusés dans un stade, c’est cruel et dégradant pour ces derniers. En plus, le sort des accusés avait déjà été fixé par la Cour populaire suprême – la plus haute cour dans le système judiciaire du pays – donc le tribunal n’a rien décidé du tout. Il a simplement annoncé le verdict au public.

Ce type de procès très théâtral permet surtout aux autorités de montrer qu’elles sont déterminées à lutter contre la drogue, et prêtes à exécuter les gens dans ce but. Elles veulent communiquer autour de leur puissance.

"La peine de mort ne devrait pas être appliquée pour des crimes liés à la drogue"

Les crimes liés au trafic de drogue ne correspondent pas à ce que l’on peut appeler les "crimes les plus graves". Or, selon le droit international, la peine de mort devrait être strictement limitée à ce type de crimes, dans les pays où elle n’a pas encore été abolie [en vertu de l’article 6-2 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, que la Chine a signé, mais pas ratifié, NDLR]. Donc la Chine devrait immédiatement arrêter les condamnations à mort pour les crimes liés à la drogue.



Selon le site Internet "China Judgements Online", cité par Amnesty International, parmi les personnes exécutées dans le pays, 56,9 % ont été condamnées pour homicide volontaire, 23,3 % pour vol et 13,4 % pour des crimes liés à la drogue. Lancé par la Cour populaire suprême, ce site Internet est une base de données rassemblant de nombreux documents venant des tribunaux chinois.

"Rien ne montre que les exécutions permettent de stopper les problèmes liés à la drogue"

Au-delà de la sévérité des peines prononcées, William Nee s’interroge également sur leur efficacité dans la lutte contre le trafic de drogues :

Bien que la Chine exécute des centaines, voire des milliers de personnes par an – dont beaucoup pour des crimes liés à la drogue – rien ne montre que cela permet de stopper les problèmes liés au trafic de drogue ou à la fabrication de la drogue, qui prend de l’ampleur, même si cela peut faire peur et en dissuader certains.


La zone de Lufeng est connue pour sa production de drogues synthétiques (méthamphétamine et kétamine en particulier). En 2014, 3000 policiers ont arrêté 182 personnes et confisqué trois tonnes de méthamphétamine dans la zone. À l’époque, les autorités avaient déclaré qu’elle était responsable du tiers de la production nationale de méthamphétamine.

Plusieurs milliers de personnes sont exécutées chaque année en Chine, selon les estimations, bien que les autorités refusent de fournir des chiffres. La Chine exécuterait plus d’individus que tous les autres pays du monde réunis.

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone