La scène s’est déroulée le 9 décembre dernier dans un train de la banlieue sud de Tunis, et a elle été filmée par notre Observateur : plusieurs agents de contrôle ont violemment agressé un passager qui fraudait. En attendant le passage devant la justice, les témoins et la compagnie de transport public se rejettent mutuellement la responsabilité. Un épisode symptomatique de la violence des rapports entre les citoyens et le pouvoir.

L’incident s’est déroulé au matin dans le train qui lie Radès à Borj Cédria, traversant les villes de la banlieue sud de la capitale tunisienne. Dans une première vidéo, plusieurs contrôleurs entourent un passager, Kamel, que l’on voit à peine : "C’est de la racaille ", dit l’un d’eux, avant que son collègue ne passe la main par-dessus une vitre pour lui asséner un coup de poing. On entend un autre dire :"Ta mère la p***".


Une deuxième vidéo démarre en pleine dispute entre l'un des contrôleurs, habillé en civil, et un autre passager. L’agent entoure ce dernier de son bras mais le passager se dégage. Le contrôleur lui demande alors ce qu’il est en train de regarder et le menace :

"Tu vas descendre avec nous !" dit le contrôleur. L’échange est tendu et l’usager interpelle les autres passagers en montrant Kamel qui est toujours encerclé par les contrôleurs :"Regardez ! Soyez témoins !" Devant les menaces du contrôleur en civil, l’usager prétend être un policier en civil mais le contrôleur n’y croit pas :"Un fourgon de police viendra cueillir tout le monde !" Pendant ce temps, Kamel, en arrière-plan, continue d’être violenté par les contrôleurs et essaye de rendre quelques coups. Puis, on entend à nouveau le contrôleur en civil parler au téléphone :"Faites venir la police à la station d’Hammam-Lif, j’ai deux gars à embarquer". Soudain, le passager est poussé par un des contrôleurs et Kamel, qui a échappé aux autres, tente d’intervenir. De nouveau, il est insulté et roué de coups.

Les vidéos de notre Observateur ont été très partagées et Kamel Sassi a témoigné dans les médias locaux. Il a expliqué être originaire du sud du pays et ne pas être familier de la banlieue de la capitale. Après avoir raté son arrêt pour aller au travail, il a pris le train dans l’autre sens. De condition modeste, il n’a pas voulu payer un nouveau billet pour une station, mais il a été contrôlé. Il aurait proposé d’acheter un titre de transport, ce qui n’était pas possible dans le train. Il n’avait pas non plus de pièce d’identité sur lui. Selon lui, les contrôleurs lui ont alors demandé de les accompagner au poste de contrôle mais en lui parlant de façon rude et en l’insultant. Kamel Sassi aurait alors rendu la pareille et les contrôleurs l’auraient frappé.

"Ils étaient à neuf contre un"

Deux stations après le début de l’échange entre Kamel et les agents de contrôle, notre Observateur Amine Ahmadi, 21 ans, étudiant en mécanique automobile et électronique, monte à bord pour se rendre à la faculté. Il filme la scène :
 

L’ambiance était tendue mais je ne suis pas intervenu. J’ai d’abord pensé que c’était peut-être un voleur ou quelqu’un qui avait peut-être essayé d’agresser une fille. Mais à la station suivante, j’ai été surpris de voir monter cinq autres agents qui ont tout de suite commencé à frapper Kamel [le deuxième passager que l’on voit dans la vidéo a affirmé la même chose, NDLR]. C’est alors que j’ai commencé à filmer, faute de savoir comment intervenir. Kamel a alors réagi en rendant les coups, mais à neuf contre un, ils étaient plus forts. Un des passagers a essayé de s’interposer mais il a été violemment pris à partie par les agents, à tel point qu’il a prétendu être un policier en civil pour leur échapper. Un des contrôleurs en est également venu aux mains avec lui, comme on le voit dans la vidéo, ce qui a poussé Kamel à intervenir.

"Je savais que j’avais parfaitement le droit de filmer"

Quand l’un des contrôleurs s’est rendu compte que je filmais la scène, il m’a demandé d’arrêter et a voulu confisquer mon téléphone. Étant bénévole à Amnesty international, je savais que j’avais parfaitement le droit de filmer la scène. Mais devant son insistance, j’ai fini par supprimer les vidéos de mon téléphone, sachant qu’elles resteraient disponibles sur mon stockage cloud.

À Hammam-Lif, les contrôleurs ont demandé au conducteur de garder les portes fermées jusqu’à l’arrivée de la police. Quand les agents sont montés à bord, ils ont été frappés par l’état de Kamel, qui avait le visage en sang et des dents cassées. Nous sommes allés au commissariat où j’étais présent en tant que témoin.

Une enquête ouverte… mais une plainte retirée…

La SNCFT a annoncé dans la journée du 9 décembre l’ouverture d’une enquête :

Quelques jours plus tard, Hassan Miâadi, responsable de communication de l’entreprise publique, a condamné, sur le plateau de la chaîne nationale, toute forme de recours à la violence. Mais selon lui, les images des caméras de surveillance du train permettent de contester la version de Kamel et les vidéos ne montrent pas tout. Interrogé par des médias locaux, Hassan Miâadi a évoqué un "échange de violence" et a souligné que Kamel Sassi avait d’ailleurs fini par retirer sa plainte, après avoir reconnu qu’il avait été le premier à faire usage de violence.

Mais notre Observateur, qui a accompagné Kamel tout au long de ses démarches, conteste cette version :

 

Après la consultation médicale de Kamel, le procureur a ouvert une enquête et les contrôleurs ont été convoqués par la police. Ils ont demandé à Kamel de retirer sa plainte en lui disant qu’il ne pourra jamais obtenir gain de cause et qu’ils étaient prêts à le dédommager. Comme il ne connaît pas ses droits, il a d’abord accepté. Mais après la deuxième entrevue avec le procureur, la procédure a été relancée. Un procès va se tenir le 11 janvier.

"Le comportement des contrôleurs rappelle le banditisme policier"

La SNCFT est une entreprise publique, la responsabilité de l’État est donc engagée. Pour Fouad Ghorbali, sociologue qui a travaillé sur la violence policière en Tunisie, cet épisode est révélateur de la violence entre citoyens et représentants de l’État :
 

Le comportement des contrôleurs rappelle le banditisme policier, cette violence injustifiée dont la police peut faire preuve dans ses interventions, et notamment le fait que certains policiers soient "en civil". L’autre point commun entre les policiers et les agents des entreprises publiques, c’est l’impunité dont ils bénéficient. Vu le bruit qu’a fait la vidéo, la SNCFT a été obligée de réagir mais rien ne dit qu’il y aura véritablement une sanction. Cela est notamment dû à la puissance des syndicats.

Clairement, les contrôleurs de la SNCFT ne sont pas formés pour leurs postes. Quand un usager voyage sans titre de transport, il y a une procédure : l’agent doit lui demander sa carte d’identité et s’il n’en a pas, l’emmener au poste de contrôle le plus proche. Mais les contrôleurs sont dans une logique de répression de la fraude : leur but est de traquer ceux qui ne payent pas, comme le policier traquerait celui qui enfreint la loi. Autrement dit, ils jouent aux flics, avec les mêmes mécanismes.


"Seule la sanction systématique nous fera sortir de la dénonciation individuelle et isolée"

Cette violence est souvent la conséquence d’une frustration : leur statut n’est pas valorisé socialement, notamment en termes de salaire, et cela génère des abus de pouvoir. D’un autre côté, il y a une vraie banalisation des agressions en Tunisie depuis quelques années. Beaucoup d’émissions, d’articles relatent des faits divers d’une extrême violence [avant le soulèvement de 2011, le pouvoir tunisien contrôlait les médias et les faits divers violents étaient peu relatés, afin de donner une impression de sécurité, NDLR]. On s’en rend davantage compte depuis que les gens ont commencé à filmer les abus des représentants de l’autorité.

Les gens doivent continuer à documenter ce genre de cas, en espérant que cela fera pression sur les autorités publiques et les obligera à faire appliquer la loi sur tous les fonctionnaires. Seule la sanction systématique nous fera sortir de la dénonciation individuelle et isolée.