Des tonnes de déchets médicaux se retrouvent dans les rues de Peshawar, la sixième ville du Pakistan, où vit notre Observateur. Les hôpitaux ne sont pas en mesure de les traiter correctement, ce qui pourrait engendrer des problèmes environnementaux et sanitaires pour les populations locales.

L’hopital Lady Reading est le plus grand de la province de Khyber Pakhtunkhwa. Il accueille 13 000 patients résidents, et 7 000 patients temporaires, pour des séjours de moins de 24 heures.

Dans un centre hospitalier universitaire comme celui-là, environ 1 700 kilos de déchets médicaux sont générés chaque jour, selon le World Wildlife Fund (WWF) du Pakistan. Les législations nationales et provinciales imposent un tri des déchets hospitaliers en différentes catégories : équipement médical, produits pharmaceutiques et déchets humains. Mais à l’instar du Lady Reading, de nombreux hôpitaux pakistanais jettent ces détritus dans des décharges, sans les avoir préalablement triés, traités ou désinfectés.


Une vidéo envoyée par notre Observateur à Peshawar.

Photos envoyées par notre Observateur.

"Des enfants ramassent des seringues usagées pour les vendre"

Notre Observateur Musarrat Ullah Jan, journaliste au Pakistan, constate le même phénomène à l’hôpital Lady Reading depuis plusieurs années, sans que rien ne laisse envisager une résolution prochaine du problème.

Tout autour de l’hôpital, vous pouvez trouver beaucoup de produits déjà utilisés comme des seringues, ou du matériel opératoire usagé. Il n’y a pas d’incinérateur pour s’occuper de ces déchets médicaux. Ils les mettent simplement dans les corbeilles, ou au bord de la route, qui est un axe principal.

Quand je prenais les photos et les vidéos, j’ai vu huit personnes en train de trier les ordures. Les enfants aussi les ramassent. Ils essayent de récupérer différents objets, comme de vieilles seringues, pour les vendre. Ils ne savent pas que c’est dangereux. Ou, s’ils le savent, ils disent faire ce travail faute de pouvoir trouver un emploi.

J’ai parlé à plusieurs d’entre eux, ils affirment pouvoir vendre deux kilos de seringues pour près de 100 roupies (environ 80 centimes d’euros). Certains enfants m’ont dit qu’ils s’étaient déjà coupés avec des objets tranchants [comme des scalpels ou des seringues]… Ils ne portent même pas de masque.
Le plastique des seringues est recyclé pour fabriquer de nouveaux produits médicaux. Des usines lavent les seringues usagées avant de les emballer et de les vendre sur le marché. Et puis les dealers de drogues achètent ces seringues d’occasion, et elles sont également vendues aux hôpitaux.

Des seringues à l’intérieur du panier d’un collecteur de déchets. Capture d’écran d’une vidéo tournée par Musarrat Ullah Jan, publiée sur YouTube.

La quantité de déchets augmente dans tous les hôpitaux. Et ça ne concerne pas seulement Peshawar, mais aussi d’autres districts de la province. À certains endroits, ils les brûlent au bord de la route, à d’autres ils les jettent dans les rivières ou les canaux. Ça n’est pas seulement un problème sanitaire, mais aussi un problème environnemental. Nous ne tuons pas seulement des êtres humains, nous tuons aussi les poissons, les animaux sauvages et les animaux des rivières.

Vidéo envoyée par notre Observateur.

Des cathéters transformés en catapultes

Selon notre Observateur, les dealers et les usagers de drogue viennent cherchent dans les amas d’ordures des seringues et des aiguilles. D’autres fouilleurs de déchets vendent du matériel usagé comme des poches de sang, des poches de drainage d’urine et des cathéters, qui peuvent être transformés en jouets pour enfant en forme de catapulte…

Des produits chimiques dangereux déversés dans le canal

Le Dr. Hizbullah Khan dirige le département des Sciences de l’environnement à l’université de Peshawar. Il estime que des déchets toxiques et des ordures n’ayant pas été complètement incinérées sont jetées dans la zone Hazar Khawani, à l’extérieur de la ville, traversée par un canal.

"Dans cette zone, le sol est très poreux, différents produits chimiques s’y infiltrent donc et atteignent l’eau", explique-t-il. "Les composants chimiques des médicaments et des produits pharmaceutiques arrivent dans l’eau, des déchets radioactifs issus du centre de radiothérapie sont également jetés. L’eau du canal est principalement utilisée pour l’irrigation, mais parfois les gens y nagent, et les animaux de ferme viennent y boire".


Un canal pollué. Capture d’écran d’une vidéo de Musarrat Ullah Jan, publiée sur YouTube.

Les dégâts sur la santé publique sont dès lors évidents. WWF Pakistan affirme que 10 à 25 % des déchets sanitaires sont infectés ou tranchants. Les déchets infectés sont susceptibles de contaminer d’autres déchets. Le contact avec ces ordures peut engendrer des problèmes respiratoires, cutanés et gastro-intestinaux, des fièvres hémorragiques et des hépatites virales.


Photo envoyée par notre Observateur.

Des incinérateurs hors service

Le Dr Mukhtiar Zaman, directeur médical de l’hôpital Lady Reading, reconnait l’importance de l’enjeu, mais garde à l’esprit qu’un lit produit chaque jour 3 à 4 kilos de déchets.

"Nous disposons de deux incinérateurs, mais ils ne fonctionnent pas pour le moment. Nous avons des problèmes de niveau de dioxine trop élevés dans l’un d’eux [les dioxines sont un composé toxique et cancérogène, dérivé de l’incinération] et avons donc dû arrêter de brûler des choses avec parce que l’impact sur l’environnement était négatif.

Nous avons commandé deux incinérateurs et, entre temps, nous trions les déchets à l’intérieur de l’hôpital avant de les transporter dans un complexe médical, où ils sont brûlés dans l’un de leurs incinérateurs. C’est bien évidemment une procédure très coûteuse pour l’hôpital".


Photo envoyée par notre Observateur.

Questionné sur les piles de déchets situées aux abords de l’hôpital, le Dr Zaman répond que l’hôpital étant situé au milieu d’une ville animée, les ordures sont générées par les marchés locaux, les magasins et les passants.

Photo envoyée par Musarrat Ullah Jan.

En janvier 2017, l’avocat Saifullah Muhib Kakakhel a lancé une pétition adressée à la Haute cour de justice de Peshawar, affirmant que les hôpitaux ne respectaient pas les procédures de gestion des déchets.

L’agence de protection environnementale du Pakistan y a pour sa part répondu en déclenchant une enquête d 'un mois sur la gestion des déchets des hôpitaux du Khyber Pakhtunkhwa, en mai 2017. "Sur les neuf hôpitaux publics et les cinq hôpitaux privés de la province, aucun ne dispose d’aménagements adéquats et corrects pour les déchets", peut-on lire dans le rapport.
 

Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist