Bancs où il est impossible de s’allonger, piques ou rochers... la liste des "méthodes "utilisées pour empêcher les sans-abri de s’allonger pour dormir est tristement longue. Pour dénoncer ces méthodes parfois cruelles, la fondation Abbé Pierre a lancé une campagne sur les réseaux sociaux invitant les internautes à prendre en photo et à géolocaliser ces dispositifs pour mieux les dénoncer.

La campagne baptisée #SoyonsHumains a démarré le 6 décembre et permet à n’importe quel utilisateur de partager sa photo de dispositifs délibérément installés pour empêcher les SDF de s’installer ou de se reposer dans certains endroits.

Le projet consiste en une carte disponible sur le site https://soyonshumains.fr/ où il est possible de visualiser les photos géolocalisées des internautes dans les principales grandes villes françaises comme Paris, Marseille, Lyon, Nice ou Montpellier. Le 8 décembre, elle comptait déjà environ 120 photos, dont la grande majorité ont été prises à Paris.





"Lorsque j'ai appris le lancement de cette campagne, j’ai immédiatement partagé une photo près d’une banque de mon quartier"

Le projet se veut donc participatif. France 24 a pu contacter une des personnes qui a tweeté sa propre photo. Pour des raisons liées à ses activités professionnelles, il ne souhaite pas donner son nom, mais a voulu participer à cette campagne.

J’ai vu le hashtag #SoyonsHumains circuler sur Facebook, et j’ai immédiatement partagé une photo que j’avais pris il y a un mois près d’une banque de mon quartier. Il y avait toujours auparavant deux ou trois sans-domicile fixe qui dormaient devant. Puis, un jour, j’ai vu ces piques qui avaient été installées près de la fenêtre, là où ils campaient auparavant. J’ai été très choqué. C’était très clair qu’ils ne voulaient pas de ces personnes ici.


Je savais que des mesures comme cela avaient déjà été prises, parce que je vis à Argenteuil, une banlieue parisienne où le maire de l’époque avait voulu équiper ses agents municipaux de sprays malodorants pour chasser les SDF [en 2007, NDLR]. Les agents municipaux avaient refusés de les utiliser.
 
“De plus en plus de personnes nous demandent des tentes ”

Je travaille dans l’entretien des espaces verts à Paris. Dans le cadre de mon travail, je croise donc souvent ces personnes démunies. Beaucoup essaient de dormir dans les parcs. Mais quand on ferme les portes de ces jardins publics, nous sommes obligés de leur dire qu’il faut qu’ils sortent. Nous n’avons pas d’autre choix. Je suis aussi volontaire pour aider à des soupes populaires. De plus en plus de personnes nous demandent des tentes. Aujourd’hui à Paris, il y a beaucoup plus de SDF que de squatteurs, car il est de plus en plus difficile d’occuper les immeubles vides. C’est un signe que la situation est vraiment grave.

Les autorités devraient faire quelque chose, même si c’est juste aménager des espaces où les gens peuvent planter leur tente. Il faudrait aussi clairement plus de toilettes publiques gratuites.

La "douche anti-SDF"et des dispositifs dans le métro de Paris font scandales

La campagne a particulièrement choqué notamment après la diffusion d’une photo montrant un garage privé parisien équipé d’une sorte de douche empêchant les SDF de dormir devant sa porte d’entrée ou d’uriner dessus. Contactée par le journal Le Parisien, le propriétaire a expliqué avoir essayé d’autres méthodes pour empêcher aux sans-abris de se réunir devant son garage, sans succès.

La plupart des photos partagées par les internautes ont notamment été prises dans le métro parisien, montrant comment des bancs ou des sièges avaient été fabriqués pour dissuader les SDF d'utiliser ces installations comme des lits.

Contactée par notre rédaction pour répondre à ces photos, la RATP a apporté la réponse suivante :

La présence d’assis-debout sur le réseau RATP répond aux besoins et usages des voyageurs, qui ont des temps d’attente très limités dans le temps sur les quais. Les espaces de la RATP ne peuvent devenir un lieu de vie et d’accueil des personnes sans domicile fixe, car le métro ne dispose pas de moyens d’accueil ni d’installations d’hygiène. Par ailleurs, l’installation prolongée dans le métro entraîne une désocialisation rapide et un risque accru d’accident pour la personne concernée.

La RATP affirme par ailleurs être "très mobilisée et préoccupée par ce sujet "et a créé en 1994 une équipe dédiée de 90 agents, le Recueil Social, pour prendre en charge les SDF et "leur proposer un accompagnement vers des structures adaptées "en partenariat avec EMMAÜS Solidarité.

 

"Ces installations ne règlent pas le problème, elles ne font que le déplacer"

Pourquoi la fondation Abbé Pierre a-t-elle jugé bon de lancer cette campagne participative ? France 24 a contacté Christophe Robert, porte-parole de la fondation Abbé Pierre, qui explique plus en détail son objectif :

Lors de ces dix dernières années, la population de sans-abri a augmenté de 50% en France. Et parallèlement, on voit de plus en plus de dispositifs "anti-SDF ", pas seulement en France, mais aussi en Europe. Ceux qui les installent sont variés : parfois c’est l’état, parfois les villes, d’autres fois des entrepreneurs privés. Certains architectes intègrent parfois même ces dispositifs dans leurs plans de nouveaux bâtiments.

Nous comprenons les raisons objectives qui peuvent pousser certaines entreprises privées à installer ces dispositifs : cela peut être mauvais pour leur image. Mais ces installations ne règlent pas le problème, elles ne font que le déplacer !

"Il faut accompagner ces personnes vers la réinsertion sociale"

L’Etat français a une responsabilité dans cette situation, car il doit créer les conditions d’hébergement pour ces sans-abris : quand on ouvre les centres d’urgence, il faut ensuite accompagner les personnes vers un logement, vers la réinsertion sociale. Certains font déjà des efforts : il y a des commerçants qui ouvrent leur bar pour que ces sans-abris utilisent leurs toilettes… la mairie de Paris a ouvert certains points d’eau, quelques toilettes en plus.

Mais en tant qu’individu également, nous ne pouvons pas rester impuissants : tant qu’il y aura des gens dans la rue, il faudra les défendre, et cette campagne est un bon moyen.





 
Article écrit en collaboration avec
Brenna Daldorph

Brenna Daldorph , English-language journalist