Delhi est l’une des pires villes au monde concernant les agressions sexuelles contre les femmes. Afin de réduire les risques d’agression, des formations gratuites sont dispensées aux chauffeurs de taxi et de bus, pour les sensibiliser à l’égalité des genres et leur expliquer comment se comporter avec les femmes. Notre Observateur participe à l’organisation de ces formations.

En 2012, une étudiante a été brutalement agressée et violée par plusieurs hommes dans un bus à Delhi, avant de mourir de ses blessures. À la suite de cette affaire, le gouvernement indien avait fait adopter plusieurs lois sur les agressions sexuelles, élargissant notamment la définition du viol (bien que la loi ne reconnaisse toujours pas le viol conjugal).

Autre affaire sordide, toujours à Delhi : le viol d’une passagère par un conducteur Uber, en 2014. Ce dernier avait ensuite été condamné à la prison à perpétuité. À la suite de cela, le gouvernement indien avait alors obligé tous les conducteurs de taxi et de bus souhaitant renouveler leur licence à suivre une formation, afin de les sensibiliser aux questions de genre.


"Cette voiture respecte les femmes" : cet autocollant est donné à tous les conducteurs ayant suivi la formation.

Ce conducteur a suivi l’une de ces formations. Photo envoyée par la fondation Manas.

C’est la fondation Manas – spécialisée dans la santé mentale – qui dispense cette formation depuis janvier 2014, en partenariat avec le gouvernement indien. L’objectif de la formation, appelée "Créer des liens" : créer une dissonance cognitive chez les participants, c’est-à-dire leur faire prendre conscience de leurs propres contradictions. Selon la fondation, la formation est efficace car elle fait appel à des techniques liées au domaine de la santé mentale pour générer une prise de conscience chez les hommes, afin qu’ils changent leur comportement.
 

"Les conducteurs veulent savoir comment réagir quand ils ont l’impression qu’une femme les 'provoque'"

Naveen Kumar, psychologue clinicien, est l’un des créateurs de la fondation Manas.

Depuis quelques années, Delhi est devenue une ville ayant mauvaise réputation pour les femmes, alors que dans le même temps, la société a changé. En effet, de plus en plus de femmes travaillent et se déplacent en ville… Il fallait donc faire quelque chose pour qu’elles puissent se déplacer en toute sécurité.


"Pourquoi recevons-nous une formation ?"

Avec la fondation, nous avons commencé à dispenser des formations il y a quatre ans et demi [avant le partenariat noué avec les autorités, NDLR]. Depuis, nous avons formé environ 250 000 conducteurs de bus, de taxi et de pousse-pousse. Nous formons 300 à 400 personnes par jour, et nous faisons cela six jours par semaine.
 

L’une des formations de la fondation.
 

L’une des questions qui revient souvent, c’est : "Pourquoi nous ? Pourquoi recevons-nous une formation ?"

Il serait injuste de dire que les conducteurs sont plus enclins à harceler les femmes. Mais il y a plus de chance que cela arrive, puisqu’ils se retrouvent dans un espace fermé, proches de leurs passagères. Par ailleurs, le risque d’agression sexuelle augmente lorsque le trajet est réalisé tard dans la soirée ou dans une zone périphérique.

Les conducteurs travaillent seuls : ils n’ont pas de chef, n’appartiennent à aucune compagnie, donc ils n’ont de comptes à rendre à personne. Par ailleurs, ils sont souvent originaires d’autres endroits en Inde. Pour ceux qui ne viennent pas d’une grande ville, les femmes qu’ils voient chez eux et à Delhi sont très différentes : nous leur expliquons donc les changements qui se produisent dans la société. Personne n’avait jamais parlé de ces sujets aux conducteurs auparavant.
 

Une formatrice mène une session de brainstorming sur la question du genre.
 

L’autocollant donné aux participants ayant suivi la formation. Source : Instagram.
 

Très souvent, les conducteurs nous demandent comment ils doivent réagir quand la "provocation" vient de la femme, par exemple si elle est ivre, si elle porte des vêtements suggestifs, si elle est trop amicale… Très souvent, ils parlent des femmes en robe. Du coup, nous devons toujours prendre beaucoup de temps pour leur expliquer que la façon dont une femme s’habille relève uniquement de son choix personnel et qu’ils n’ont pas à la juger.
 

 

Des slogans peints et des badges prouvant qu’un chauffeur a suivi la formation.
 

"Notre société est encore très patriarcale"

La formation ne se limite pas uniquement à une session. Une fois formés, les chauffeurs font partie de notre organisation et nous continuons de les impliquer régulièrement. Nous leur donnons également des autocollants où il est écrit "Je respecte les femmes", qu’ils peuvent mettre en évidence sur leur véhicule. Et ensuite, quand ils veulent renouveler leur licence, ils peuvent montrer l’autocollant pour prouver qu’ils ont bien suivi la formation.

Les conducteurs nous disent souvent qu’ils essaient d’intégrer ce qu’ils ont appris dans leur vie quotidienne. Mais nous vivons encore dans une société patriarcale, où les comportements changent lentement.

 

Selon une étude de la fondation Thomson Reuters publiée en octobre, Delhi et Sao Paulo sont les pires mégalopoles au monde concernant les violences sexuelles contre les femmes.
 

Des chauffeurs de taxi qui ont suivi la formation.


 

Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist