Des étudiants burkinabè ont débaptisé le boulevard Charles de Gaulle, situé à Ouagadougou, pour lui donner le nom de Thomas Sankara, lundi 27 novembre, le jour de l’arrivée d’Emmanuel Macron dans le pays. L’objectif : "décoloniser" l’espace public, en refusant que cet axe porte le nom d’un ancien président français, en poste lorsque le Burkina Faso était encore une colonie française.

Ce sont des jeunes du groupe "Deux heures pour Kamita" qui sont à l’origine de cette initiative.

Créé en 2013, ce groupe rassemble majoritairement des étudiants de l’Université de Ouagadougou. Son bureau est constitué de 18 membres. Ils entendent "conscientiser les étudiants", notamment au sujet des relations entre le continent africain et les anciennes puissances coloniales, en organisant des débats sur le campus. Ils réclament notamment la fin de l’ingérence française dans les affaires intérieures de ses anciennes colonies, le retrait des bases militaires françaises en Afrique, la fin du pillage des ressources naturelles du continent ou encore la fin du franc CFA.

Lundi après-midi, des membres du groupe se sont déployés sur le boulevard Charles de Gaulle, long de 4 km, pour y inscrire sur le sol et à la peinture "Boulevard Thomas Sankara" à plusieurs endroits, notamment devant la présidence de l’université. Ils ont également modifié plusieurs plaques de rue, en collant un nouveau texte par-dessus : "Boulevard Thomas Sankara, arrondissement de Baskuy."




Thomas Sankara a présidé le Burkina Faso durant quatre ans, jusqu’à son assassinat le 15 octobre 1987 à Ouagadougou, lors d’un coup d'État ayant conduit Blaise Compaoré au pouvoir. Le gouvernement français de l’époque est soupçonné d’avoir soutenu son assassinat, alors que le Burkina Faso était indépendant depuis 1960.

L’action du groupe "Deux heures pour Kamita" a été réalisée quelques heures avant l’arrivée du président français Emmanuel Macron dans le pays. Celui-ci a entamé une tournée de trois jours sur le continent africain. Après le Burkina Faso, il doit se rendre en Côte d’Ivoire et au Ghana.
 

"Il n'est pas possible d'avoir des voies ou des édifices portant le nom de colonisateurs"

Zida Relwendé est le secrétaire chargé des relations extérieures du groupe "Deux heures pour Kamita".

Cela faisait longtemps que nous souhaitions changer le nom du boulevard, mais nous l’avons fait au moment de la visite d’Emmanuel Macron, pour envoyer un signal fort aux autorités burkinabè et françaises à la fois. Nous voulions leur dire qu’il n’est pas possible d’avoir des voies ou des édifices portant le nom de colonisateurs, car nous refusons l’autoflagellation.

Lorsque nous avons commencé notre action hier, les forces de l’ordre ne nous ont pas embêtés car nous avons fait ça dans le calme. Je crois qu’environ 2 000 jeunes étaient présents à ce moment-là.

Nous souhaitions aussi dire à Emmanuel Macron de ne pas humilier l’Afrique au Burkina Faso, comme Nicolas Sarkozy l’avait fait lors de son discours à Dakar en 2007. [Ce dernier avait notamment affirmé : "Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire", NDLR] En effet, Emmanuel Macron a déjà déclaré que le défi de l’Afrique était "civilisationnel" et que les femmes africaines faisaient trop d’enfants [lors de son discours lors du G20 à Hambourg, le 8 juillet dernier, NDLR], alors qu’il n’a aucune leçon à nous donner à ce niveau-là. Nous ne voulions donc pas qu’il réitère des propos similaires ici.

Par contre, nous n’avons absolument rien contre la communauté française qui vit ici. Nous aimerions simplement qu’il y ait des relations franches entre nos deux pays.


Quelques heures avant l’arrivée d’Emmanuel Macron dans le pays, une attaque à la grenade a visé un véhicule de l’armée française, blessant trois riverains.

Des échauffourées ont également éclaté mardi dans la matinée, à l’extérieur de l’Université de Ouagadougou, où le président français a exposé les grandes lignes de sa politique africaine devant 800 étudiants, suivie d’une session de questions-réponses. Selon le groupe "Deux heures pour Kamita", des troubles auraient éclaté notamment car les étudiants autorisés à poser des questions auraient été choisis au préalable par les autorités.

Lors de son discours, Emmanuel Macron a notamment promis de déclassifier tous les documents concernant l’affaire de l’assassinat de Thomas Sankara.


Ce n’est pas la première fois que des jeunes s’insurgent contre les vestiges de l’époque coloniale. Cette année, des Sénégalais s’en sont également pris à la statue de Louis Faidherbe, ancien gouverneur du pays, dans la ville de Saint-Louis.

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Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone