Depuis deux semaines, de nombreuses photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux pour dénoncer les exactions, tortures et trafics subis par les migrants en Libye. Si les faits dénoncés sont avérés, les images venant les illustrer sont très souvent anciennes et sorties de leur contexte. La rédaction des Observateurs de France 24 vous aide à y voir plus clair.

Depuis la parution d’une vidéo montrant un marché aux esclaves en Libye par la chaîne américaine CNN le 14 novembre dernier, une vague d’indignation a secoué le monde et les réseaux sociaux. Ces images rares sont venues prouver ce que de nombreux migrants affirmaient depuis plusieurs années.

Les messages d’indignation se sont multipliés, assortis de vidéos choquantes, montrant des hommes noirs torturés. Ces vidéos ont été présentées comme tournées en Libye, dans les prisons clandestines tenues par des trafiquants d’êtres humains. Mais tous les migrants victimes de ce trafic racontent que leurs téléphones portables sont systématiquement confisqués, il est donc exceptionnel que des images de ces camps soient rendues publiques.

Les images étudiées ci-dessous ont été sélectionnées par la rédaction des Observateurs de France 24, sur la base d’observations statistiques de partages et de like, et d’alertes lancées par des internautes.
 
Des vidéos sorties de leur contexte, tournées en Inde, en Arabie Saoudite ou au Brésil

Les images circulant en masse depuis quelques jours sont d'anciennes vidéos, tournées en Inde, au Brésil et en Arabie Saoudite.


Cette publication Facebook a relayé deux vidéos très dures, montrant deux séances de torture subies par des hommes noirs. L’internaute qui les a relayées ne les a pas commentées, mais de nombreuses personnes nous les ont transmises en indiquant qu’elles venaient de Libye. Sur cette seule page, les vidéos ont été vues en tout 320 000 fois.


Celle de droite montre un homme noir accroché à un poteau à l’aide de cordes, le visage ensanglanté, entouré de plusieurs personnes.

Comment identifier d’où vient cette vidéo ? Premier indice, la langue : les tortionnaires présumés s’adressent à l'homme en urdu et l’accusent de vol. En faisant une recherche par mots-clefs dans la presse indienne, on retrouve des articles faisant état de ce fait divers. La scène se serait déroulée à Delhi, dans le quartier Malviya Nagar (sud) le 24 septembre dernier. La télévision indienne a diffusé d’autres images de ce lynchage, où l’homme est violemment frappé à coups de bâton.


Celle de gauche montre un homme violemment étranglé avec une corde. Le tortionnaire et celui qui filment s’adressent à lui en espagnol, alors que la victime leur répond en anglais. La langue employée discrédite lourdement l’idée qu’elle aurait été tournée en Libye.

MISE À JOUR le 28/11/2017 à 13h

Un internaute, Heric Libong, a retrouvé la source de cette vidéo, qui date de décembre 2016, et a alerté la rédaction des Observateurs de France 24. La vidéo montre un homme d'origine guyanaise torturé au Venezuela, selon la presse locale, par des trafiquants de drogue qui l'accusent de vol.


Une autre vidéo a massivement circulé, elle montre un homme pieds liés et bâillonné, violemment frappé au visage à l’aide d’un grand bâton en bois. Dans la vidéo, le tortionnaire se fait appeler "vampirinho "(vampire) en portugais. Après une recherche par mot-clef, on retrouve des articles traitant de ce cas de torture en octobre 2014. La vidéo a été tournée au Brésil, dans une favela du quartier Costa Barros à Rio de Janeiro et montrerait selon la presse locale un règlement de comptes entre trafiquants de drogue.


Cette dernière vidéo, qui montre plusieurs hommes noirs bâillonnés et couchés sur le sol en train de recevoir des coups de fouet n’a pas non plus été tournée en Libye. Une recherche vidéo inversée, dont vous pourrez trouver les explications techniques ici, permet de remonter à la source.

Elle date de 2013 et montre des travailleurs éthiopiens torturés par des forces de sécurité saoudiennes. Selon le média iranien Alalam, la vidéo avait été publiée par le ministère de l’information éthiopien pour dénoncer les exactions subies par ses ressortissants.
 
Des séries de photos virales, qui mélangent le vrai et le faux…
 
Une série de photos massivement partagée sur Facebook, publiée le 23 novembre 2017.

Une série de photos souhaitant montrer les horreurs vécues par les migrants en Libye, partagée près de 290 000 fois, est plus confuse. Publiée par un média zambien, le 23 novembre, elle mélange des photos authentiques et d'autres "manipulées".

Toutes ces photos ont été vérifiées par une recherche inversée, technique expliquée sur le lien de cet article.

Elle a notamment repris une photo de trois hommes noirs pendus par les pieds à une fenêtre. Cette scène a en fait été immortalisée au Nigeria, en octobre 2017, selon la presse locale. Elle a par ailleurs été reprise plusieurs fois dans d’autres contextes, notamment pour évoquer des exactions de militaires au Togo.

Une autre photo montre un groupe d’hommes visiblement en détention. La première occurrence de cette image remonte à 2014, elle illustrait alors un article sur les prisons maliennes.

Mais les images présentées ne sont pas toutes fausses. La page Facebook a aussi inclus plusieurs clichés d’une série de photos publiée en septembre 2016 dans Paris Match, et une photo de migrants en Libye publiée sur la page Facebook arabophone des Nations Unies.
 
…et des images vérifiées, authentifiées par l’ONU

Hormis les images de CNN, une telle vidéo a été diffusée en juin 2017 : on y voit des migrants somaliens dans une prison clandestine, soumis à la torture et au racket des trafiquants. L’Organisation internationale des migrations, qui dépend des Nations Unies, a déclaré qu’elle était authentique.

>> À LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> "Torture, viols... Des Somaliens racontent leur cauchemar en Libye"

Attention donc aux images qui circulent sur Internet. Avant de partager ou de liker un contenu :
 
- Vérifiez son origine grâce à une recherche inversée
- Étudiez l’auteur : est-il journaliste ? activiste ? poste-t-il régulièrement de fausses images ?
- Écoutez avec attention le contenu à la recherche d’indices (langue, paysage…)
- Demandez de l’aide à notre rédaction en nous contactant à observateurs@france24.com

Pour aller plus loin :
Comment vérifier une vidéo
Les intox les plus fréquentes sur les réseaux sociaux en Afrique
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas