Depuis 2016, des habitants de San Agustín organisent régulièrement des circuits touristiques dans leur quartier, situé au centre de la capitale vénézuélienne Caracas. L’objectif : faire découvrir aux visiteurs leur mode de vie et leur culture, au-delà de l’image négative dont pâtit le quartier, dans une ville considérée comme l’une des plus violentes au monde.

Plusieurs organisations et institutions culturelles et sociales opérant dans le quartier sont à l’origine de ce projet, appelé "Cumbe Tours". Le mot "cumbe" vient des esclaves africains et signifie "espace de liberté".

L’expérience a débuté en juillet 2016. Cette année-là, cinq tours ont été organisés dans le quartier. Le projet, autogéré, a ensuite été mis en pause pour des raisons économiques, avant d'être relancé en juillet 2017. Onze tours ont été organisés depuis.
 

Des tours sont organisés depuis 2016 dans le quartier. Photo publiée sur la page Facebook "San Agustín Cumbe Tours".
 

Environ 48 000 personnes vivent à San Agustín, un quartier populaire "chaviste" situé sur une colline de la ville, où de nombreux logements ont été construits de façon anarchique.

"On ne peut pas nier la violence, mais ce n’est pas ce qui caractérise en premier notre quartier"

Reinaldo Mijares est professeur de danse au sein du groupe "Mudanza", rattaché à l’Université centrale du Venezuela. Il dirige également le théâtre Alameda, situé dans le quartier San Agustín.

Nous sommes très fiers de notre quartier. Il est connu pour sa culture – notamment musicale – depuis les années 1960. À cette époque, beaucoup de gens sont arrivés ici, en particulier des Vénézuéliens de l’intérieur du pays, mais aussi des étrangers, donc il y a eu un mélange culturel. De plus, nous avons toujours eu beaucoup de théâtres ici.

C’est ce que nous voulions montrer aux visiteurs : un espace de culture et de paix, où les gens se parlent beaucoup dans la rue, sont travailleurs, ont du talent… Nous voulions montrer qui nous sommes et comment nous vivons. On ne peut pas nier la violence, mais ce n’est pas ce qui caractérise en premier notre quartier, comme on pourrait le croire quand on écoute les faits divers.

Concrètement, nous retrouvons toujours les visiteurs au théâtre Teresa Carreño, le plus grand du pays, situé en dehors du quartier. Puis nous les faisons monter dans un bus. Après un très court trajet, nous arrivons à San Agustín, où nous continuons le tour à pied. À un moment, nous empruntons également le Metrocable [un téléphérique, NDLR].



Le tour comprend un trajet en Metrocable, qui survole le quartier. Première photo : Ronald Gómez. Seconde photo : Arturo Sosa.
 

"Nous emmenons les touristes dans un endroit où les gens dansent la salsa, pour qu’ils se joignent à eux"

Il y a toujours sept ou huit musiciens qui accompagnent les visiteurs, et six personnes qui parlent de la culture et de l’histoire politique et sociale du quartier. Nous parlons aussi de la manière dont on essaie de diminuer la violence, de mieux ramasser les ordures…



Plusieurs musiciens accompagnent les visiteurs durant le circuit. Photo : Carlos Hernandez.


"El Fogón de Emilio". Photo : Arturo Sosa.
 

Nous emmenons les touristes au centre culturel "La Ceiba", où il y a des percussions. Nous allons au club social "La Tasquita", où les gens se retrouvent pour danser la salsa : l’idée est que les touristes se joignent à eux, ce qui est très important pour nous. Nous les emmenons aussi manger des empanadas [chaussons fourrés à la viande généralement, NDLR], cuisinées par une femme du quartier, ce qui permet de soutenir l’économie locale… En tout, le tour dure environ six heures.



"La Tasquita", un endroit où les visiteurs peuvent danser la salsa avec les habitants du quartier.


Le club social "Los Alegres All Star", l'un des endroits montrés aux touristes dans le quartier, où ils peuvent danser. Première photo : Arturo Sosa. Seconde photo : Carlos Hernandez.


Le circuit inclut également la découverte de la cuisine du quartier. Première photo : Carlos Hernandez. Seconde photo : Ronald Gómez.
 

"70 % des visiteurs sont de Caracas"

Il y a environ 40 visiteurs par circuit. Environ 70 % d’entre eux sont des habitants de Caracas, qui viennent d’autres quartiers. Ce sont plutôt des gens appartenant aux classes moyenne et populaire. Environ 20 % sont des Vénézuéliens venant du reste du pays. Et les autres, ce sont des étrangers, notamment des Mexicains. La plupart d’entre eux ont entendu parler du tour par bouche-à-oreille.

Généralement, ils sont contents à la fin du tour. Il arrive même qu’ils retournent dans le quartier une fois le circuit terminé, dans la soirée ou quelques jours plus tard.

 

Dans un studio musical du quartier. Photo : Carlos Hernandez.
 

Le circuit est payant, mais le prix ne cesse d’évoluer en fonction de l’inflation : actuellement, il est de 65 000 bolivars [soit moins d’un euro au marché noir, qui est considéré comme le taux de référence, NDLR]. C’est suffisant pour payer les musiciens, la nourriture…

Je crois que c’est le seul tour organisé par de simples citoyens à Caracas, même si la mairie organise aussi deux circuits dans la ville, sur l’histoire et l’architecture…


Secteur de Marín-San Agustín. Photo : Irene Echenique.

 

Le tourisme est en berne au Venezuela, secoué par une grave crise politique, économique et humanitaire depuis des mois. Depuis 2014, une dizaine de compagnies aériennes internationales ont ainsi cessé de desservir le pays, notamment en raison de la détérioration de la sécurité dans les aéroports. Par ailleurs, les réservations dans les hôtels et le nombre de touristes étrangers ne cessent de diminuer.

Selon le dernier rapport du Forum économique mondial sur la compétitivité dans le secteur du tourisme, le pays était classé au 104e rang sur 136 pays, devançant seulement le Salvador et le Paraguay en Amérique latine.


 

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone