Des hommes en treillis frappent un homme noir, puis tentent de lui brûler la barbe et les cheveux avec un briquet : ces images ont été relayées des dizaines de milliers de fois sur Facebook ces derniers jours, présentées comme un exemple des humiliations subies par les migrants, notamment subsahariens, en Libye. Mais nos recherches sur Internet révèlent une toute autre histoire…

Le 14 novembre, la chaîne d’information américaine CNN diffusait les images effroyables de migrants venus d'Afrique subsaharienne et vendus aux enchères sur des marchés aux esclaves en Libye.

Dans la foulée de ces révélations, plusieurs images censées montrer des Africains victimes de torture en Libye ont été relayées sur les réseaux sociaux. Parmi lesquelles une scène de supplice, partagée des centaines de milliers de fois sur plusieurs pages Facebook liées à l’actualité africaine depuis samedi 18 novembre, notamment La démocratie en Afrique, Guinée News & Arts, CamBuzz.


"Regardez, un frère africain torturé en Libye", lit-on sur cette page Facebook.


Capture d'écran d'une page Facebook Guinéenne où il est indiqué que la scène a eu lieu en Libye.

On y voit un groupe d’hommes en treillis en train d’interroger un homme noir, assis par terre et portant un bandage ensanglanté au pied. L’un de ses accusateurs, pantalon militaire et polo à rayures, lui demande : "Tu es d’où ?". Quand le supplicié répond qu’il est soudanais, le milicien s’acharne sur lui. Il le gifle à plusieurs reprises, puis écrase son pied blessé. L’homme sort ensuite un briquet et essaye de brûler la barbe et les cheveux de sa victime devant ses collègues hilares.

Capture d'écran de la vidéo : un milcien en train d'essayer de brûler la barbe de sa victime avec un briquet.

Capture d'écran : un autre milien lui colle un fusil sur la tête.

Premier indice, l’accent

Un indice dans la vidéo conduit d’emblée à penser que ces images n’ont pas été tournées en Libye. Les miliciens parlent avec un accent du Moyen-Orient et non libyen. Une recherche sur Google avec les morts clés "Soudanais" et "Torture", en arabe, permet ensuite de retrouver plusieurs occurrences de la vidéo qui remontent à des dates plus anciennes.

Ces images ont en fait été filmées à Mossoul le 25 juillet 2017, en marge de l’offensive menée par les forces de sécurité irakiennes pour reprendre la ville aux jihadistes de l’organisation État islamique.

Cette scène montre des membres de la police fédérale irakienne en train de torturer un citoyen soudanais, qu’ils accusent d’être un jihadiste.

Une bavure aux conséquences diplomatiques

La scène a d’ailleurs failli provoquer un incident diplomatique entre l’Irak et le Soudan. Dès sa diffusion, le ministère des Affaires étrangères soudanais a convoqué le chargé d’affaires de l’ambassade d’Irak à Khartoum, et lui a fait part des vives protestations du Soudan.

Ce citoyen soudanais n’a en fait rien d’un jihadiste. Il s’appelle Moussa Bachir, il est commerçant installé à Moussoul depuis une vingtaine d’années. Il a été hospitalisé brièvement pour soigner des blessures légères, à la suite de son agression.

Et une happy end

Le 30 juillet 2017, quelques jours après l’agression, le ministre Irakien de l’intérieur, Qassim al-Araji, a présenté des excuses publiques à Moussa Bachir, au cours d’un déplacement à Mossoul, comme le montre ce reportage d’une télévision publique irakienne.

En guise de répartition, les autorités lui ont même octroyé la nationalité irakienne.

L’équipe des Observateurs de France 24 a par ailleurs documenté plusieurs cas réels d’exactions sur des migrants en Libye, au cours des derniers mois. En juin 2017 notamment, nous avions raconté le calvaire de migrants Somaliens et Éthiopiens, détenus et affamés par des trafiquants.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Torture, viols... Des Somaliens racontent leur cauchemar en Libye

Et en 2016, un jeune migrant camerounais racontait son quotidien à Tripoli entre extorsion d’argent, kidnappings et blessure par balles.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Enlèvements et agressions, le quotidien des migrants en Libye

Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste