Des villageois maltraitant un homme et une femme et les forçant à défiler dans la rue, presque entièrement nus : c’est ce que montrent des vidéos tournées sur l’île de Java, en Indonésie, le 11 novembre dernier, devenues virales dans le pays. Les villageois affirment que le couple s'est comporté de façon "immorale", ce que réfute la police. Selon notre Observateur, il n’est pas rare que des habitants s’érigent en "gardiens de la morale" en Indonésie...

La scène s’est déroulée dans le village de Kadu, situé dans la subdivision administrative de Tangerang, dans la province de Bantén, à l’ouest de Jakarta.

Dans l’une des vidéos, on voit une femme portant un T-shirt, un string et ayant les jambes dénudées, être escortée par un homme qui la tient par le bras. Quelques mètres plus loin, on aperçoit un autre homme en caleçon, entouré de deux personnes le malmenant.

Plusieurs hommes filment la scène avec des téléphones portables. Certains crient : "Frappez-les, brûlez-les, montrez-nous ce que vous étiez en train de faire !" La femme hurle et répète : "Ne nous frappez pas, ne faites pas ça !"

L’homme qui tient la femme par le bras commence ensuite à lui retirer son T-shirt, avec l’aide d’un complice. La femme se débat, avant de se retrouver presque entièrement nue.

À côté d’elle, l’homme en caleçon, accroupi, se tient la tête entre les mains. L’un des agresseurs pousse alors la femme sur lui. Mais ce dernier parvient à se relever et aide la femme à renfiler son T-shirt.
 

À la fin de cette vidéo, l'homme aide la femme à renfiler son T-shirt. Capture d'écran floutée par France 24.


Dans une autre vidéo, on voit également l’homme en caleçon marcher dans la rue, dans l’obscurité, entouré de ses agresseurs (voir capture d'écran ci-dessous).
 



Selon les médias indonésiens, l’homme et la femme auraient été contraints de défiler dans la rue, en guise de punition pour leurs "actes immoraux". Le couple aurait également été frappé.
 

Six hommes arrêtés


À la suite de la diffusion de ces vidéos, la police de Tangerang a arrêté six hommes soupçonnés d’avoir participé à l’agression, dont l’un serait un chef de quartier. Elle a déclaré qu’ils pourraient être poursuivis pour faits de violence, selon le code pénal indonésien. Ce dernier prévoit jusqu’à cinq ans et demi de prison pour les auteurs de violences, voire neuf ans si les victimes présentent de graves blessures physiques. Bien que le couple ait été blessé, on ignore pour l’instant la gravité de leur état.

En outre, la police a fait savoir qu’un groupe de travail avait été constitué afin de retrouver les personnes ayant diffusé en premier les vidéos de l’agression sur Internet.

Ces images ont choqué de nombreux Indonésiens en raison de la violence de l’agression, d'autant plus que la police a ensuite déclaré que l’homme et la femme, fiancés, n’avaient en réalité commis aucun acte "immoral". Selon la police, l’homme avait simplement amené à manger au domicilde de la femme, avant d’aller se brosser les dents dans la salle de bain, habillé. C’est à ce moment-là que les agresseurs auraient fait irruption au domicile de la femme.


"Dans quel siècle vit-on ?", s'interroge cet internaute.

"5 ans ? Ça devrait être au moins 10 ans", estime cet autre internaute, en référence à la peine de prison encourue par les agresseurs.

"Il n'y a rien de nouveau, et tant que les Indonésiens continueront de penser qu'ils ont le droit de maltraiter les gens comme ça et de faire ce qu'ils veulent, l'Indonésie n'avancera jamais."
 

"Si un homme et une femme font des choses intimes, ce n’est pas répréhensible selon le code pénal indonésien"

Miko Ginting vit dans le sud de Jakarta. Il est chercheur au sein du "Indonesian Center of Law and Policy Studies" et à la tête du département de droit pénal de l’école de droit "Indonesia Jentera".

Ce type de punition n’est pas acceptable selon la loi indonésienne. Tout d’abord, les gens ne peuvent pas enquêter ou rendre justice eux-mêmes : c’est le rôle de la police, du procureur et du juge.

Par ailleurs, si un homme et une femme font des choses intimes, ce n’est pas répréhensible selon le code pénal indonésien. Seule une exception existe : si l’un des deux est déjà marié et que l’époux (ou l’épouse) porte plainte, une enquête peut être ouverte et déboucher sur une peine allant jusqu’à neuf mois de prison.

Cependant, il existe parfois des réglementations locales, qui contiennent des clauses spécifiques concernant ce qui relève de l’intime. C’est le cas de la province d’Aceh par exemple, où la charia est appliquée en partie.


Selon les médias indonésiens, il arrive fréquemment que des personnes soupçonnées d’adultère ou surprises dans un moment d’intimité, en dehors du cadre du mariage, soient exhibées dans la rue, notamment dans les zones rurales. Les agresseurs, eux, seraient rarement poursuivis par la justice, comme le confirme Miko Ginting.
 

"Certains villageois se voient comme les 'gardiens de la morale'"

En réalisant quelques recherches sur Internet, on peut trouver d’autres exemples similaires en quelques minutes. En août, un homme veuf a ainsi été déshabillé et contraint de défiler dans la subdivision de Ponorogo, sur l’île de Java, car il fréquentait une femme mariée apparemment. Au cours des derniers mois, des villageois ont également fait irruption chez les gens pour les surprendre dans leur intimité à Tuban, sur l’île de Java, ou encore à Riau, sur l’île de Sumatra. Par ailleurs, il arrive que des couples soient forcés d’avouer avoir fait des "choses" ou qu’ils soient amenés chez leurs parents, quand il s’agit de jeunes.

Je pense que certains villageois agissent ainsi car ils se voient comme les gardiens de la "morale publique". Ou alors car ils ne font pas confiance à la justice pour régler les problèmes.

Ceux qui s’en prennent aux couples sont rarement inquiétés par la justice, peut-être car on estime qu’ils ont agi en défendant la morale ou qu’ils bénéficient du soutien de la communauté locale… Cette fois-ci, la police de Tangerang a arrêté des gens, mais c’est sûrement dû au fait que les vidéos de l’agression ont été virales.

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone