Les vidéos et les articles qui en parlent font peur : depuis plusieurs mois, de nombreux sites affirment qu’une nouvelle drogue transformerait les humains en vrais zombies. Au minimum pace qu’elle aurait un effet léthargique. Dans le pire des cas, parce qu’elle pousserait carrément au cannibalisme. Décryptage sur le vrai du faux de la drogue-zombie.

Notre enquête nous a permis de comprendre que s’il existe bien un ensemble de drogue de synthèse qui provoque des effets évoquant les morts-vivants tels que décrits dans la fiction, aucune n’a des effets aussi dévastateurs que le cannibalisme, et rien ne prouve qu’elle serait en cause dans les cas relayés récemment.

1. Une drogue provoquant des effets léthargiques et des hallucinations existe bien…

Dans les cas récents, cette dénomination sensationnaliste est en fait un terme fourre-tout faisant référence à une substance précise et qui existe en réalité depuis longtemps : son nom exact est la Méthylènedioxypyrovalérone, abrégé en MDPV, désigné par de très nombreuses dénominations comme "Cloud nine" aux États-Unis, "sels de bains" dans les pays francophones, "Flakka" au Brésil. Il s’agit d’un dérivé de molécules de synthèse de cathinones, issues des feuilles de khat, une plante stimulante aux effets euphorisants cultivée principalement au Yémen et en Afrique de l’est.

Comme l’explique Libé Désintox, cette molécule a été développé dans les années 60 par la compagnie pharmaceutique allemande Boehringer-Ingelheim mais sans jamais être commercialisée. Elle a fait son apparition sur le marché noir au milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Selon le dosage, elle provoque principalement des hallucinations, une paranoïa extrême et de la tachycardie pouvant aller jusqu’à l’arrêt cardiaque. Dans certains cas, cette drogue est aussi désignée par le terme "alpha PVP" (une substance similaire).

Certains affirment que cette drogue pousserait à des cas de cannibalisme (pour plus d'informations à ce sujet, voir le point 4).


Exemple de photo diffusée par les articles associés à la drogue zombie, comme celui-ci.

2. Sur les sites francophones, des articles sensationnalistes avec des images anciennes

Sur les sites francophones, les articles les plus récents circulant sur les réseaux sociaux francophones ont tous, plus ou moins, la même construction. Par exemple, le titre "Alerte aux parents : la "Drogue Zombie "est arrivée en France et a déjà fait des victimes ! "est repris par plusieurs sites comme Buzz4net, Buzzdefun, MagazineDuNet ou encore AstucesDeFemmes, des sites peu fiables, adeptes du copier-coller de contenus souvent non sourcés, par ailleurs écrits dans un mauvais français. A chaque fois, les articles sont illustrés des mêmes photos, comme celles ci-dessous, montrant des individus visiblement mal en point et inertes, ou parfois titubant tels des zombies dans les rues.

Ces articles sont en fait un assemblage de plusieurs événements différents dont aucun n’a eu lieu en France.

Les deux dernières photos ci-dessus ont par exemple été prises en mars 2017 aux Pays de Galles par un conducteur de bus navré de voir autant de drogués dans sa ville, Wrexham. Les autorités locales avaient confirmé à l’époque la hausse de consommation de drogues synthétiques appelées Spice ou Black Mamba – des drogues différentes de la Cloud Nine ou de la Flakka, car il s’agit des drogues synthétique de cannabis qui ont un effet tranquillisant sur le patient, jusqu’à le rendre apathique.

Dans le cas de cette deuxième image, c’est une capture d’écran d’une vidéo prise dans le Massachussetts aux Etats-Unis en 2014 qui est utilisée. On y voit une jeune fille titubant "à l’image d’un zombie" comme l’explique l’auteur de la vidéo dans cet article, sans qu’on puisse déterminer si elle a pris ou non de la drogue.

Les faits décrits n’ont rien à voir avec une situation récente, ou se déroulant en France.

3. À l’origine, des cas récents au Brésil jamais confirmés

L’emballement actuel autour d’une drogue "zombie" part d’images impressionnantes venant du Brésil. Il y a notamment une vidéo diffusée le 29 septembre dernier. On y voit une jeune femme qui semble prise de troubles psychotiques, qui évoquent le comportement prêté aux zombies dans les fictions d’horreur. Des membres d’une patrouille Ecovias, l’agence qui administre la gestion des voies rapides au Brésil, ont repéré la jeune femme alors qu’elle bloquait le trafic. La vidéo a été vue plus de 130 millions de fois sur Facebook.

Comme l’explique le média brésilien "E-farsas", spécialisé en vérification des faits, la jeune femme a été prise en charge à l’hôpital Irmã Dulce, dans la ville voisine de Praia Grande. Elle n’était pas en possession de drogue au moment des faits, et l’hôpital n’a pas confirmé qu’elle en avait consommé. Après avoir reçu des tranquillisants, la jeune femme a pu quitter l’hôpital. Aucune information sérieuse ne permet d’affirmer qu’elle avait consommé la fameuse "drogue zombie".

D’autres vidéos impressionnantes, comme celle d’un jeune homme se tapant la tête contre un bus le 15 septembre dernier, circulent également. Mais aucune de ces images n’a été formellement présentée comme une manifestation des effets de la drogue zombie, ni de sources médicales ou policières, ni par une enquête de médias brésiliens ou internationaux.

4. Trois exemples plus anciens aux États-Unis, toujours contredits par les faits

En fait, les fantasmes autour d’une "drogue zombie" ne sont pas nouveaux. Elle est souvent associée à des faits de cannibalisme, rappelant comment dans les fictions, les morts-vivants cherchent à manger des humains. Trois faits divers aux États-Unis, relayés de façon incomplète ou incorrecte, sont venus renforcer cette croyance comme le détaillent nos confrères canadiens de Métro.

Le plus connu est celui de l’Américain Rudy Eugene, qui a attaqué et mangé une partie du visage d’un homme en 2012. Sur la base de déclarations de la police, la plupart des médias américains avaient attribué cet accès de folie à la consommation de "sels de bains". Pour autant, l’expertise médicale a prouvé un mois plus tard qu’aucune trace de drogue de synthèse n’a été retrouvée chez le cannibale, ce dernier ayant consommé uniquement du cannabis

Dans les deux autres cas de cannibalisme recensés, en mai 2014 et octobre 2016, aucune analyse médicale n’a non plus permis d’établir que les personnes avaient consommé des drogues de synthèse, ni dans le premier, ni dans le deuxième cas.


Exemple de sachets saisis aux Etats-Unis et présentés dans un reportage pour Fox49 en 2015.

5. La drogue "arrive-t-elle en France", comme l’affirment les articles ?

La plupart des articles circulant en français sur le sujet et affirmant que la drogue zombie "arrive en France "font en fait référence à un cas en Belgique en mai dernier et révélé par le média belge  "La Dernière Heure" (DH.net).

Qu’en est-il de cette information ? La rédaction des Observateurs a contacté Michaël Hogge, chargé de projets épidémiologiques à Eurotox. Il confirme qu’une alerte sanitaire a été lancée en Belgique par son cabinet mais qu’il s’agissait de cannabis de synthèse, et pas de MDPV ou d’alpha PVP (des cathinones de synthèse initialement labellisées "drogue zombie). Aucun lien non plus entre cette alerte et un éventuel cas concernant la France.

Première erreur de ces articles : la confusion entre différents types de drogues de synthèse, toutes réunies sous le nom de "drogue-zombie". Ces drogues produisent pour autant des effets clairement différents à des doses normales, confirme Michaël Hogge :

 Le cannabis de synthèse va avoir tendance à relaxer, à détendre, et donc peut provoquer un état en apparence apathique car la personne sera centrée sur la modification de ses perceptions et de ses pensées ; à l’inverse, le MDPV et l’alpha PVP sont des psychostimulants qui vont exciter, donner envie de bouger, de communiquer. Mais à fortes doses, tant le cannabis de synthèse que ces cathinones peuvent induire de la confusion, de la paranoïa, des hallucinations, et donc un comportement d’apparence psychotique". D’où l’appellation drogue zombie pour des produits sensiblement différents. "Mais les images qui circulent sur Internet restent difficiles à interpréter, car on ne sait pas vraiment ce que la personnes à consommer, ni en quelle quantité, et encore moins si elle présente à la base des problèmes de santé mentale.

Selon Michaël Hogge, estimer l’ampleur précise de la circulation de ces produits est difficile pour deux raisons : ce sont des drogues circulant essentiellement au départ d’Internet, et plus occasionnellement sur le marché noir, et les laboratoires européens ne sont pas toujours équipés pour retrouver ce type de substance lors d’analyse de patients intoxiqués ou décédés. Mais il ajoute :

Aujourd’hui, les cathinones de synthèse ne semblent pas circuler dans des quantités alarmantes, comme certains articles peuvent le prétendre. Ces substances avaient plus de succès il y a plusieurs années. Cela peut s'expliquer par le fait que d’autres drogues psychostimulantes classiques, comme le speed ou la cocaïne sont facilement disponibles avec un bon rapport qualité-prix. Par conséquent, pas de raisons pour que les usagers de psychostimulants de se tournent massivement vers ces nouveaux produits

En France, la MDPV est interdite à la circulation depuis 2012. La drogue circule pour autant en petite quantité selon les experts et dont les conséquences restent relativement limitées : en mai 2014, le Centre européen de contrôle des drogues et des addictions (EMCDDA) faisait état de 108 décès, dont 40 en Finlande, 32 au Royaume-Uni, et un seul en France, entre septembre 2009 et aout 2013. Il n’existe pour l’heure pas de donnée récente. En ce qui concerne les drogues "alpha PVP ", le même centre fait état de 116 décès.

Que faut-il retenir ?

  • Le terme de "drogue-zombie" est fourre-tout, faisant référence à des drogues très variées produisant des effets différents : des drogues de synthèse de cannabis, mais aussi des drogues de synthèse de khat. Il est donc difficile d’affirmer qu’il existe "une drogue zombie".
  • Les images illustrant le sujet de la drogue zombie sont souvent anciennes ; et dans certains cas, notamment les plus récents venus du Brésil, le lien entre le comportement des personnes droguées et l’ingestion d’une drogue de type "zombie" n’a jamais été établi.
  • Aucun cas de cannibalisme lié à la consommation de cette drogue n’a jamais été prouvé.
  • Si cette drogue désignée sous le nom de “Flakka“, “Septième Ciel” (Cloud Nine) ou encore “Sels de bain“ reste très dangereuse pour la santé, les cas référencés de décès dû à elle existent mais restent extrêmement rares en Europe.
  • Attention donc quand vous faites face au terme "drogue-zombie" : vérifier le sérieux de l’article en regardant s’il cite plusieurs sources, mais aussi les photos grâce à notre guide de vérification des images.
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone