Le régime syrien a redoublé de férocité contre la Ghouta orientale, une des dernières régions encore tenues par la rébellion en banlieue de Damas. Depuis plusieurs semaines, la zone est la cible de frappes quotidiennes des aviations syrienne et russe, tandis que le siège qui lui est imposé depuis 2013 a été considérablement renforcé. Cette situation a plongé la population dans la faim, surtout les enfants, dont des centaines souffrent de malnutrition aiguë, comme le décrit notre Observateur, employé humanitaire sur place.

Un accord de trêve – dit de "désescalade" – a été signé le 22 juillet entre la Russie, principale alliée de Damas, et les groupes rebelles qui contrôlent la Ghouta orientale, Faylaq al-Rahman et Jaych al-Islam. Mais il a fait long feu. Les frappes ont repris quelques jours plus tard, faisant des dizaines de morts.


Images tournée par des ambulanciers de l'ONG Syria Charity, quelques instants après le bombardement d'une école dans la Ghouta orientale.

"Une violation claire du droit humanitaire international"

En fermant les voies qui permettaient aux convois d’aide humanitaire d’entrer dans la zone, le régime a en outre complétement asphyxié la population, provoquant notamment plus de 1 000 cas de malnutrition aiguë chez les enfants.

La diffusion mi-octobre d'une série de photos et d'une vidéo terribles, montrant un bébé au corps squelettique qui a trouvé la mort faute de nourriture, a provoqué l’indignation une vive réaction de l’ONU, le Haut Commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al-Hussein, dénonçant le 27 octobre "une violation claire du droit humanitaire international ".

Des habitants protestent contre le blocus imposé à la Ghouta orientale. "Fermer le seul accès à la Ghouta est contre les valeurs de l'humanité", dénonce une des banderoles déployées au passage d'un convoi de l'ONU, le 31 octobre. Facebook : Yasser Addoumani.

Le 31 octobre, la situation s’est quelque peu débloquée, le régime autorisant l’entrée d’un convoi de l’ONU d’une cinquantaine de camions remplis de nourriture et de médicaments. Mais selon notre Observateur Ismaïl B., employé humanitaire dans la ville de Hammouryah, dans la Ghouta, cette aide reste dérisoire.

"Des enfants s'évanouissent en plein cours, d'autres tombent dans la rue"

Le convoi de l’ONU a acheminé 8 000 paniers alimentaires pour une population qui s’élève à 80 000 familles, soit 400 000 personnes. Nous avons calculé que chaque famille recevrait 2 kg, de quoi survivre juste deux jours. Ces paniers alimentaires sont principalement composés de riz, de farine et d’huile.

L’aide alimentaire est déchargée par les bénévoles du Croissant-Rouge syrien dans des entrepôts, puis récupérée par les conseils locaux de la région de la Ghouta [les conseils locaux sont une administration civile mise en place et gérée par les militants de l’opposition, NDLR]. La distribution est ensuite effectuée par les employés des conseils locaux sous la protection militaire [c’est-à-dire des groupes rebelles qui contrôlent la zone, NDLR].

À Hammouryah par contre, nous n’avons encore rien reçu.

"Des mères ne sont plus en mesure de produire du lait"

Les enfants sont bien sûr les premières victimes des pénuries d’aliments. Ils sont à bout de forces, certains s’évanouissent en plein cours, d’autres tombent dans la rue.

Les bébés sont encore plus vulnérables, car le lait en poudre n’entre plus dans la Ghouta depuis au moins trois mois. Et même quand on le trouvait sur le marché, il coûtait trop cher.

Ici, il y a aussi beaucoup d’enfants orphelins, des bébés dont les parents sont morts dans les bombardements. En général, on emmène ces enfants chez des voisines pour qu’elles les allaitent. Mais parfois, mêmes ces mamans ne sont plus en mesure de produire du lait.


Vidéo montrant l'arrivée du convoi de l'ONU.

En raison du renforcement du blocus, les centres de prise en charge des enfants atteints de malnutrition sont en rupture de médicaments. Dans ces centres, on soigne normalement les enfants avec des aliments thérapeutiques [il s’agit des ATPE, des aliments enrichis en micronutriments très caloriques, NDLR]. Mais nous ne pouvons plus que leur donner du lait et des dattes, qui à leur tour sont quasiment épuisés.

En plus de la petite Sahar, dont les photos ont fait le tour du monde depuis mi-octobre, la malnutrition aigüe a provoqué trois décès chez les enfants dans la Ghouta.

"La Ghouta est devenue l'une des régions les plus chères du monde"

L’autre conséquence du blocus, c’est la flambée des prix des produits alimentaires. Je ne pense pas exagérer en disant que la Ghouta est devenue l’une des régions les plus chères du monde. La farine coûte 8 euros le kilo, le sucre environ 13 euros, l’huile environ 20 euros.

Ici, les gens n’ont pas de travail. Certains vivotent notamment en vendant des légumes qu’ils cultivent chez eux. Ces dernières années, les habitants ont essayé de cultiver du blé et des tomates afin de s’assurer un minimum de sécurité alimentaire. Mais ces derniers mois, le régime a repris beaucoup de terrain à l’opposition dans le sud de la Ghouta, où il y a des terrains agricoles. De plus, le carburant qui fait fonctionner les tracteurs et les pesticides sont rares et hors de prix.

Et, ce qui n’arrange rien, la reprise par le régime de territoires au sud de la Ghouta a contraint ces derniers mois des milliers d’habitants à fuir vers les zones encore tenues par l’opposition. Cela a rajouté au problème de surpopulation et de pénuries.

Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste