La semaine dernière, la municipalité d’Eyüp à Istanbul a "attrapé" une centaine de chiens à l’aide d’anesthésiants et les a emmenés dans un refuge pour les stériliser et leur administrer des soins. Mais les défenseurs de ces "animaux de quartier" accusent les autorités d’en avoir abandonnés 400 autres en forêt, où survivre est presque impossible sans eau ni nourriture.

Ces derniers jours, plusieurs vidéos montrant des chiens de rue, visiblement sous l’emprise d’une forte dose d’anesthésiants, emmenés dans des camions par des agents municipaux, ont été partagées plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux turcs. Dans certaines vidéos, des passants s’en prennent aux fonctionnaires et tentent de les empêcher de saisir les animaux.

Deux chiens sont allongés dans la rue, en bas à droite : une seringue utilisée par les agents municipaux pour les anesthésier. Photo publiée sur Instagram le 25 octobre 2017.
 
Un chien partiellement paralysé est emmené par des agents de la municipalité d'Eyüp alors qu'une femme – qui filme – essaye de les en empêcher. Vidéo publiée sur Facebook.

La mairie a expliqué, à la télévision, qu’elle emmenait une centaine de chiens dans un "refuge aussi confortable qu'un hôtel cinq étoiles" situé à Kısırkaya, sur les rives de la mer Noire, pour les stériliser et les éloigner du quartier. Elle a indiqué que les habitants d’Eyüp se plaignaient beaucoup de la présence de certaines de meutes de chiens agressifs. Au micro des chaînes de télévision, plusieurs commerçants ont expliqué craindre ces chiens et subir régulièrement des morsures.

Pour les défenseurs des animaux turcs, ce refuge n’a rien d’un "cinq étoiles". En 2016, un vétérinaire y travaillant a été accusé d’avoir violenté plusieurs animaux, et notamment d’avoir brisé le crâne d’un chien. Il a été poursuivi en justice par des activistes. Il a depuis été renvoyé. Vue aérienne du refuge, capture d'écran Google Maps.
 
Un chien manifeste aussi
 

KOÇUM BENİM

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Pour protester contre cette situation jugée brutale, les activistes ont organisé une manifestation devant la mairie d’Eyüp, le samedi 29 octobre. Un chien de rue s’est mis au premier rang et à commencer à aboyer longuement, comme pour signaler son propre mécontentement. La scène a touché de nombreux internautes, convaincus que le chien manifestait également contre le départ de ses congénères.

"Les employés municipaux ont commencé à prendre les chiens au début de la semaine. Ils leur ont administré des anesthésiants sans qu’un vétérinaire ne soit présent. Cette pratique est illégale et potentiellement mortelle, notamment pour les vieux chiens. Nous sommes convaincus que plusieurs chiens sont morts lors de ce processus. Selon nos calculs, la mairie a envoyé une centaine de chiens dans ce refuge, mais 400 autres chiens ont été emmenés on ne sait où … sûrement en forêt", a raconté à France 24 un activiste du quartier.

"Les autorités abandonnent les chiens dans les forêts, des mouroirs en plein air"

Notre Observatrice, Ayse F., une doctorante stambouliote, a participé à la manifestation. Elle a ensuite nourri des dizaines de chiens abandonnés par plusieurs municipalités dans les bois des environs.

"Lundi, le lendemain de la manifestation, je suis allée aider les activistes qui, toutes les semaines, apportent de la nourriture aux chiens laissés par les autorités dans les forêts situées en périphérie d’Istanbul. Là-bas, ils sont livrés à eux-mêmes, abandonnés à une mort certaine".

TOKLUK EFENDİM

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Des restes de viande distribués dans une forêt de la périphérie d'Istanbul. Vidéo publiée le 21 octobre 2017 sur Instagram.
 

26 EKİM 2017 Eyüp bölgesinde besleme anları

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Une autre distribution de viande à Eyüp, le 26 octobre 2017. Vidéo publiée sur Instagram.

"C’est une pratique courante. Les municipalités veulent se débarrasser de ces chiens. Elles disent les emmener dans des "parcs de vie", qui sont en fait des mouroirs en plein air. De nombreuses associations essayent de les sauver, mais ça ne suffit pas. On leur a donné des restes de viande offerts par des bouchers".
 
Cette carte interactive répertorie plusieurs forêts où les municipalités ont l’habitude d’abandonner les chiens de rue. Elle a été réalisée à partir des informations et des images amateurs transmises par notre Observatrice.

"Les gens sont attachés aux animaux, les mairies ne peuvent pas faire n’importe quoi"

Trois chiens se prélassent à Istanbul. Photo prise en 2011 par Cain Doherty et publiée sur Flickr.

Notre Observateur Cem Arslan est le co-fondateur d’une association de protection des animaux à Istanbul, sur l’île Kınalı. Il tente de répertorier sur une carte interactive tous les abus infligés aux animaux dans le pays.

"En Turquie les animaux des rues sont globalement mieux traités qu’en Europe. Les autorités soignent et stérilisent gratuitement, à la demande, les chiens ou les chats des rues. Dans chaque quartier ou presque, il y a un groupe de citoyens qui s’occupe des animaux, leur donne à manger, vérifie que la municipalité fait bien son travail et ainsi de suite".

Un chien dort, blotti dans des couvertures fournies par des riverains. Photo publiée sur Facebook le 18 octobre 2017.

"C’est aussi parce que les gens sont organisés de la sorte, attachés à leurs "animaux de quartier", que les mairies ne se permettent pas (toujours) de faire n’importe quoi. Nous vérifions par exemple qu’elles ramènent les animaux dans leurs quartiers une fois les soins réalisés, ce à quoi la loi les oblige".
 
Les vidéos de maltraitance suscitent une indignation nationale

"Il y a cette culture ici autour des animaux des rues, que certains aiment et d’autres détestent. Mais les cas de maltraitance restent rares. C’est très mal vu de frapper un animal. Quand une vidéo de maltraitance animale commence à circuler sur Internet, il y a presque toujours une vague nationale d’indignation".
 
Les chiens font partie du paysage d’Istanbul

Catherine Pinguet, chercheuse à l’EHESS et auteure de l’essai Les chiens d’Istanbul (2008), explique que les chiens de rue ont toujours fait partie du paysage de la plus grande ville de Turquie.

"Les stambouliotes ont toujours gardé leurs chiens, ça avait ce côté pittoresque, ça fait partie de l’identité de la ville. Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, en a beaucoup parlé dans ses livres. Sous l’empire ottoman, toute tentative des autorités de les éliminer, pour "moderniser" la ville, était suivie d’une levée de boucliers de la société civile".

"L’islam interdit de s’en prendre à une créature innocente et sans défense"
 
Chiens de Constantinople sur l’île d’Oxia, Weinberg photographe, L’Illustration, le 16 juillet 1910. Photo publiée en 2015 par Catherine Pinguet sur Slate.fr.

"En 1910, les autorités turques ont ramassé presque tous les chiens et les ont mis sur une île (voir ci dessus, NDLR), où ils se sont dévorés avant de mourir de faim. Tout le monde connaît cette histoire en Turquie. Ça a beaucoup choqué, des amis turcs ont pleuré en me la racontant".

"S’en prendre à une créature innocente et sans défense est considéré comme une atteinte à la Création dans la tradition musulmane. Les gens ont souvent peur de ces chiens, ou craignent les maladies comme la rage, mais ils refusent qu’ils meurent ou qu’ils soient maltraités. Mais la société change, et la protection des animaux n’a aujourd’hui plus grand-chose à voir avec la religion".

Aucune statistique officielle ne permet de compter le nombre d’animaux des rues en Turquie. Notre Observateur Cem Arslan a estimé, via un complexe système de calcul de la consommation nationale de croquettes bon marché – à priori destinées aux animaux de rue - qu’il y aurait plus d'un million de chiens de rue dans le pays. Selon lui, les Turcs dépensent environ 92 millions de livres turques (20 millions d’euros) par an pour les nourrir.
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas