Des affrontements ont opposé la police à des indigènes Embera à Bogotá, la capitale colombienne, le 25 octobre. Selon la police, certains d’entre eux n’avaient pas payé pour prendre le bus, ce qui aurait déclenché les hostilités. Des organisations de défense des peuples indigènes contestent cette version et dénoncent la violence récurrente et les pratiques discriminatoires de la police.

Selon la police, plusieurs indigènes Embera auraient tenté d’entrer dans la station de bus "Centro Memoria" sans payer. Des policiers leur auraient alors demandé de le faire. En réponse, les indigènes les auraient agressés, ce qui aurait déclenché les affrontements.


Vidéo tournée par Rita Dagaz, le 25 octobre, à Bogotá.

Cette version est contestée par plusieurs organisations de défense des peuples indigènes, comme l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC) et la Commission des droits de l’Homme des peuples indigènes (CDDHHPI).

"La police a agi de façon totalement disproportionnée"

Carmen Rosa travaille au sein de la CDDHHPI.

J’habite à côté de cette station de bus, donc quand j’ai vu que ça chauffait, je suis descendue.

Un Embera, qui avait tenté d’entrer dans la station avec deux femmes, m’a dit que sa carte de bus était chargée avec 10 000 pesos [2,86 euros, NDLR], ce qui est suffisant pour faire passer trois personnes. [Dans la vidéo ci-dessous, deux femmes racontent toutefois ne pas avoir payé pour entrer dans la station, faute d’argent, NDLR.]

Mais il m’a dit qu’un policier lui avait quand même demandé sa pièce d’identité. Selon lui, comme le policier ne la lui rendait pas, ce qui est illégal, il a alors appelé ses compagnons. Les affrontements auraient commencé à ce moment-là.

"Il y avait une quarantaine de policiers pour une trentaine d’indigènes"

Quand je suis arrivée, il y avait une quarantaine de policiers pour une trentaine d’indigènes. La moitié d’entre eux étaient mineurs et il y avait beaucoup de femmes. Beaucoup pleuraient. Les policiers les poussaient, leur donnaient des coups de matraque et des coups de pied. [Interrogée par France 24, Rita Dagaz, l'internaute ayant posté la première vidéo, a également indiqué que des enfants se défendaient en lançant des pierres et que des hommes utilisaient des bâtons, NDLR.]

Une femme avait une coupure à la main gauche et saignait. Le leader de ce groupe Embera m’a également raconté que cinq policiers l’avaient frappé.


Une femme Embera avec la main en sang. Elle indique également ne pas avoir d'argent pour payer le bus.

Les policiers ont aussi arrêté deux personnes, dont un mineur. Ils les ont emmenés très rapidement, alors que c’est illégal si le mineur n’est pas accompagné de son représentant légal. Deux jours après les faits, ils se trouvaient d’ailleurs toujours en détention.

Les policiers ont dit qu’ils s’étaient seulement défendus. Mais pour moi, ils ont agi de façon totalement disproportionnée. Déjà, ils étaient armés, contrairement aux Embera. En plus, les indigènes sont de petite taille, alors que les policiers sont assez grands en général. D'ailleurs, seuls deux policiers ont été blessés, contre 19 Embera. [La police métropolitaine de Bogotá avance le chiffre de sept blessés parmi les indigènes, NDLR.]



Un enfant blessé. Photo publiée sur le site Internet de la CDDHHPI.
 

À la suite de ces affrontements, l’ONU a appelé les autorités colombiennes à identifier des responsables et à protéger les droits des populations indigènes. De son côté, le commandant de la police métropolitaine de Bogota a annoncé l’ouverture d’une enquête disciplinaire à l’encontre de neuf policiers impliqués dans les affrontements.

"Les indigènes Embera sont victimes de préjugés"

Carmen Rosa poursuit :

Même quand des enquêtes sont ouvertes, la hiérarchie n’est jamais sanctionnée et cela ne change généralement rien sur le long terme.

Ce qui s’est passé arrive très régulièrement, et pas seulement à Bogota. Les policiers demandent très souvent aux indigènes de montrer leurs papiers, alors qu’ils ne le font pas avec des personnes blanches, de grande taille…. Ils ont tendance à considérer tous les pauvres comme des voleurs. Donc pour eux, un indigène qui prend le bus fraude forcément. Il y a beaucoup de préjugés et de discrimination à leur encontre.

Il y a une vingtaine de jours, la police a également frappé des indigènes Embera dans le quartier de La Favorita, proche de l’endroit où se sont déroulés les affrontements du 25 octobre. Apparemment, ils avaient reçu l’ordre de les expulser…

"La mairie voit les Embera comme un fardeau"

D’une manière générale, de nombreux Embera ont été victimes de déplacement forcé. Beaucoup d’entre eux ont dû fuir le département du Choco – l’un de leurs territoires historiques – en raison du conflit armé et des projets miniers, qu’ils soient légaux ou illégaux.

Or, quand ils arrivent en ville, les Embera se retrouvent généralement dans des quartiers compliqués, avec de la prostitution ou encore du trafic de drogues. Certains sombrent d’ailleurs là-dedans ou se mettent à mendier, même si d’autres se consacrent aussi à l’artisanat. De plus, ils ont souvent des maladies cutanées ou respiratoires, et certains souffrent de dénutrition.

En fait, à Bogota, on s’occupe très mal d’eux. La mairie les voit comme un fardeau. Du coup, ils se font régulièrement expulser de leurs logements et se retrouvent ailleurs, et ainsi de suite.



Selon le ministère de l’Intérieur colombien, il existe 45 groupes indigènes dans le pays. Ils représentent 1,5 millions de personnes, soit 3 % de la population totale environ. Bien que leurs droits soient protégés par de nombreux textes, ceux-ci restent insuffisamment appliqués, selon les organisations de défense des peuples indigènes.

 

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone