Les Taliban ont publié sur les réseaux sociaux une vidéo de propagande dans laquelle ils affirment que 77 membres des forces de sécurité afghanes ont fait défection pour rejoindre leurs rangs. La vidéo, qui comprend des images des prétendues recrues, a choqué dans le pays. Mais les autorités policières nient en bloc cette version. Et selon notre Observateur, spécialiste des questions liées aux Taliban en Afghanistan, il s’agit en fait de villageois forcés de rejoindre le groupe extrémiste.

La vidéo, qui a commencé à circuler sur les réseaux sociaux à partir du 11 octobre, montre des dizaines d’hommes afghans en civil en train de faire allégeance à "l'émirat islamique", nom que se donnent les Taliban.

Derrière la caméra, un homme explique qu'il s'agit de militaires et de policiers qui ont "compris" leur erreur et ont donc décidé de rejoindre les Taliban. Il demande ensuite aux hommes de se présenter. Ces derniers donnent leur nom et celui des villages dont ils sont originaires – tous situés dans la province de Kunduz, dans le nord-est du pays. Puis, ils se mettent à chanter ensemble : "À bas Ashraf Ghani [le président afghan], à bas Abdullah Abdullah [le chef de l'exécutif afghan], à bas les États-Unis, à bas Trump et longue vie à l'émirat islamique". À la fin de la vidéo, un membre des Taliban remet à chacun d’entre eux un document attestant de leur grâce.

Contacté par FRANCE 24, Dowlat Vaziri, un porte-parole de l'armée afghane, a nié que les hommes apparaissant dans cette vidéo étaient des forces de sécurité. "Aucun membre des forces de sécurité n'a rejoint les Taliban dans cette région", a-t- il déclaré.

"Quand ces nouvelles 'recrues' sont envoyées sur les champs de bataille, elles sont souvent placées devant et utilisées comme boucliers"

Notre Observateur Mokhtar Wafayi est un journaliste afghan spécialiste des mouvements jihadistes. Selon lui, ces hommes sont en réalité de simples habitants qui ont pris les armes pour défendre leurs villages dans la province de Kunduz, où les Taliban gagnent du terrain. Mokhtar Wafayi a été en contact avec plusieurs personnes vivant dans les villages cités dans la vidéo. Ils lui ont confirmé que ces "recrues" avaient en réalité été capturées par les Taliban et forcées de rejoindre leurs rangs.

Lorsque les Taliban s'emparent d'une région, les hommes qui ne réussissent pas à s'enfuir ont le choix entre rejoindre leurs rangs ou être tués. En général, les Taliban ne leur font pas confiance, puisqu'ils ne les connaissent pas, alors souvent, ils confisquent leurs armes. Il arrive qu’ils leur fassent confiance et les autorisent à garder leurs fusils, mais dans tous les cas, ils sont sous haute surveillance. Quand ces nouvelles "recrues" sont envoyées sur les champs de bataille, elles sont souvent placées devant et utilisées comme boucliers. Par ailleurs, contrairement aux autres combattants talibans, elles ne reçoivent ni salaire ni butin de guerre.

Si les forces de sécurité afghanes les arrêtent, ces pauvres gens subissent le même sort que les vrais Taliban. Cependant, lorsque l'armée libère des villes ou des villages, elle ne s’en prend pas aux habitants qui ont simplement prêté allégeance pour sauver leur vie et qui n’ont jamais combattu avec eux.

L'affirmation selon laquelle les hommes de la vidéo sont des policiers a ébranlé de nombreux Afghans, notamment parce qu'il est déjà arrivé que des membres des forces de sécurité, et même des responsables politiques, se joignent aux Taliban.

Trois fois plus de combattants talibans en sept ans

Les effectifs des Taliban ont par ailleurs récemment augmenté. Dans un discours prononcé le 12 octobre, Hanif Atmar, le conseiller à la sécurité nationale du président afghan, a affirmé que le nombre de combattants talibans avait triplé au cours des sept dernières années. La conséquence d'une absence de politique ferme, selon notre Observateur :

Les Taliban gagnent du terrain en Afghanistan pour plusieurs raisons. Premièrement, le gouvernement afghan n'a pas de politique claire à l'égard de ce groupe. Parfois, il cherche même à négocier avec eux, allant jusqu'à les appeler des "frères" ou à libérer des combattants emprisonnés. A contrario, il arrive également qu’il les traite comme l'ennemi public numéro un.

Deuxièmement, le gouvernement n'a pas été capable d'éradiquer la pauvreté ou d'assurer la sécurité et l'éducation dans certaines régions de l'Afghanistan. Et les Taliban ont utilisé ce vide pour promouvoir leur idéologie. Du coup, les habitants de ces régions détestent le gouvernement encore plus que les Taliban. Dans de nombreux villages, si vous vous dites favorable à l'égard du gouvernement, vous risquez d'avoir des ennuis. Alors que si vous faites la même chose pour les Taliban, c’est toléré.

Il y a une dizaine d'années, les Taliban n'étaient pas très présents dans la province de Kunduz. Mais maintenant, ils contrôlent environ 80 % de la région et ont imposé une présence militaire autour de la plupart des grandes villes.

Selon les experts de l’Institute for the Study of War, à Washington, les Taliban sont présents dans près de la moitié de l'Afghanistan. Récemment, ils ont même repris le contrôle sur certaines régions d'où ils avaient été chassés.

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste