Une mutinerie a éclaté dans la prison de Cadereyta Jiménez (État de Nuevo León), dans le nord-est du Mexique, la semaine dernière, faisant 18 morts. À l’origine de cette révolte : des détenus reprochant au directeur de l’établissement d’être lié à un cartel. Des accusations sans preuves, mais qui illustrent les tensions existant dans les prisons mexicaines, où les questions de contrôle et de pouvoir sont cruciales pour les cartels rivaux.

La mutinerie a commencé le 9 octobre, tard dans la soirée, lorsque plusieurs prisonniers ont commencé à s'affronter, avant de se poursuivre dans la nuit. Des détonations ont ainsi été entendues et trois incendies ont été enregistrés. La police aurait toutefois réussi à contrôler la situation à l’aube, selon Aldo Fasci Zuazua, l’un des porte-parole de l'État de Nuevo León. Selon ce dernier, la révolte a ensuite repris dans l’après-midi : 150 prisonniers auraient ainsi brûlé des matelas, des poubelles, et agressé des policiers.


Vidéo tournée le 10 octobre depuis l'intérieur de la prison et circulant sur les réseaux sociaux.

Vidéo tournée le 10 octobre depuis l'intérieur de la prison et circulant sur les réseaux sociaux.
 

Dix-huit détenus ont été tués lors de la mutinerie. Plusieurs d’entre eux sont décédés du fait de l’usage d’armes à feu de la part des forces de l’ordre, tandis que d’autres auraient été tués par d’autres prisonniers. Une trentaine de personnes ont également été blessées (prisonniers, policiers, personnel pénitentiaire), transportées par des ambulances de la Croix-Rouge.


Intervention musclée des forces de sécurité à l'intérieur de la prison, le 10 octobre.


Au cours de cette révolte, plusieurs prisonniers ont déployé des banderoles où il était écrit "Nous ne voulons pas le directeur Z", en référence au Cartel de Los Zetas. Selon ces détenus, le directeur de la prison, Edgardo Aguilar Aranda – arrivé à ce poste en juin – serait lié à cette organisation criminelle, active dans la zone. Il s’agirait du principal motif de la révolte, outre certaines revendications plus "classiques", liées aux conditions de vie dans la prison.


La banderole déployée par les mutins le 10 octobre : "Nous ne voulons pas le directeur Z." Photo publiée par Rey Elizalde sur Twitter.


Une mutinerie avait déjà éclaté dans cette prison en mars, faisant quatre morts.

"Dans cette prison, il y a des membres d’au moins trois cartels différents"

Rey Elizalde est un journaliste travaillant dans le Nuevo León, pour Radio Fórmula Monterrey et Televisa. Il a assisté à la révolte depuis l’extérieur de la prison.

Très peu d’informations ont filtré lors de la mutinerie, concernant le nombre de morts, leur identité et la façon dont ils avaient été tués. Les familles des détenus, venues sur place pour prendre des nouvelles, se sont donc énervées.


Énervées, les familles s'en sont pris au procureur de l'État, venu sur place, le 10 octobre.
 

Des gens ont même brisé les fenêtres des véhicules de la Croix-Rouge, lorsqu’ils ont quitté les lieux avec des blessés, car ils voulaient savoir qui se trouvait à l’intérieur.


Les familles ont brisé les vitres des ambulances de la Croix rouge, le 10 octobre.
 

Dans cette prison, il y a des membres d’au moins trois organisations criminelles : cartels du golfe, de Los Zetas et du Noreste. Ce n’est pas étonnant puisque ce sont les mêmes organisations que l’on retrouve à l’extérieur de la prison et qui sont en conflit pour contrôler la zone. À l’intérieur, je ne sais pas si l’un de ces cartels a plus de pouvoir que les autres, mais il y a toujours des luttes entre cartels à l’intérieur des prisons.

En tout cas, on peut supposer que les prisonniers ayant déployé les bannières appartiennent à un cartel opposé aux Zetas. Il me semble que c’est la première fois qu’une mutinerie éclate pour demander le départ d’un directeur de prison.

"Dans cette prison, il y a de la corruption"

Maïssa Hubert fait partie de "Documenta", une ONG mexicaine de défense des droits de l’Homme. Elle travaille notamment sur les prisons.

Le directeur de la prison de Cadereyta travaille depuis longtemps au sein du système pénitentiaire fédéral et local. Il a notamment été le directeur de "l’Atiplano", une prison fédérale très sécurisée, où a été incarcéré "El Chapo". Lorsqu’il était en poste là-bas, la Commission nationale des droits de l’Homme a reçu différentes plaintes provenant des détenus concernant des cas de torture et de mauvais traitements. De plus, il a occupé différents postes dans des prisons des États de Tabasco et Jalisco. Mais c’est tout ce que l’on sait sur lui.

En revanche, on connaît les problèmes de la prison qu’il dirige actuellement, dénoncés notamment par la Commission nationale des droits de l’Homme : absence de contrôle de l’administration pénitentiaire, autogestion, corruption, personnel insuffisant, etc. Pour les groupes criminels, il est crucial de contrôler l’administration pénitentiaire dans les prisons, grâce à la corruption.

 

Selon une étude réalisée par Maïssa Hubert et Elena Azaola, du Centre de recherche et d’études supérieures en anthropologie sociale, 65 % des prisons étatiques (à ne pas confondre avec les prisons fédérales) – à l’image de celle de Cadereyta Jiménez – sont contrôlées par des groupes délinquants, un chiffre repris dans un rapport parlementaire publié en avril. Ce contrôle est rendu possible notamment par la corruption qui existe au sein du système pénitentiaire.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Bizutage humiliant dans une prison mexicaine : "Les détenus ont le contrôle"

Récemment, un directeur de prison a été mis en cause directement par la justice pour complicité avec le crime organisé. Il s’agit de Valentín Cárdenas Lerma, directeur de "l’Atiplano" au moment de l’évasion de "El Chapo" en juillet 2015. Il a depuis été envoyé en prison en raison de sa responsabilité dans son évasion.

 

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone