Des affrontements ont éclaté dans la soirée du lundi 16 octobre à Sodoké, la deuxième ville du Togo, située dans le centre du pays, après l’arrestation d’un imam proche de l’opposition. Depuis, la tension n’est pas retombée : tirs, gaz lacrymogène, bâtiments et boutiques brûlés, maisons visitées par les militaires… Nos Observateurs sur place décrivent une situation chaotique.

L’imam Djobo Alassane Mohamed a été arrêté par des gendarmes lundi soir. Il s’agit d’un proche de Tikpi Salifou Atchadam, le président du Parti national panafricain (PNP), un parti de l’opposition créé en 2014. Le ministre de la Sécurité, Yark Damehame, a justifié son arrestation en assurant qu’il "[appelait] ses fidèles à s’en prendre aux militaires".

À la suite de son arrestation, des jeunes sont descendus dans les rues pour protester et réclamer sa libération. Des barricades ont été mises en place, et des pneus et des bâtiments ont été brûlés. Au total, les heurts ont fait trois morts – deux militaires et un jeune – dans la soirée.

Le centre communautaire de Sokodé, après avoir été brûlé dans la nuit de lundi à mardi. Photo circulant sur WhatsApp.

La Poste de Sokodé, après avoir été incendiée dans la nuit de lundi à mardi. Photo circulant sur WhatsApp.


La tension n’est pas retombée le lendemain, puisqu’un deuxième jeune a été tué le mardi, d’une balle dans la tête, comme en attestent de nombreuses photos circulant sur les réseaux sociaux. L'ONG Amnesty International a ainsi confirmé qu'il y avait eu quatre morts entre lundi et mardi dans cette ville.

"Ma boutique a été brûlée"

Emmanuel F. (pseudonyme) vit dans le quartier de Didaouré et tient une boutique de maintenance informatique au grand marché de la ville.

Lund soir, vers 19 h, au moment où j’ai fermé ma boutique, j’ai vu que des jeunes commençaient à barrer la route, au niveau du rond-point. Au bout de 20 minutes, des militaires sont arrivés et ils ont tiré. Je n’étais pas très loin avec un ami, et il a reçu une balle dans le pied… Nous sommes ensuite rentrés chez nous. Heureusement pour lui, ce n’était pas très grave.

Mardi matin, je suis donc sorti pour voir l’état de la ville, vers 7 h du matin. J’ai vu que plusieurs boutiques avaient été brûlées : nous pensons que ce sont les militaires qui les ont incendiées dans la nuit.

Aujourd’hui, quelqu’un m’a d’ailleurs dit que ma propre boutique avait été incendiée au grand marché. Je me suis donc rendu sur place et j’ai effectivement constaté que tout avait brûlé…


Patrouille de militaires dans le quartier de Didaouré, à Sokodé, mercredi 18 octobre. Photo envoyée par l'un de nos Observateurs.


Un autre habitant de la ville, joint par la rédaction des Observateurs de France 24, a indiqué s’être également rendu au grand marché mardi. Il raconte y avoir vu de nombreux soldats, qui "tapaient sur tout ce qui bougeait", ce qui l’a incité à rentrer chez lui.
 

"Mon oncle, imam, a été frappé par des militaires"

David T. (pseudonyme) vit dans le quartier Didaouré.

Ça n’a pas arrêté depuis lundi soir. Mardi, nous avons entendu des tirs et il y a eu du gaz lacrymogène dans mon quartier, même si ça a surtout chauffé dans d’autres quartiers de la ville. Du coup, les rues étaient désertes, les boutiques fermées et beaucoup de gens ne sont pas allés travailler.

Ce matin, j’ai pu aller prier à la mosquée, à l’aube, mais nous avions peur. En effet, dans d’autres quartiers, des militaires ont fait des descentes dans les mosquées, où ils ont frappé des fidèles. C’est ce qui est arrivé dans le quartier de Salimde, où l’un de mes oncles est imam. Des soldats sont arrivés dans sa mosquée : les jeunes sont parvenus à s’enfuir, mais pas lui – puisqu’il est un peu âgé – et il a reçu des coups à la tête. Par ailleurs, alors que j’étais encore à la mosquée, des militaires sont venus frapper à la porte de mon domicile. Je les ai vus depuis la mosquée… Et comme personne ne répondait, ils ont endommagé mes fenêtres. Depuis, il y a une forte présence militaire dans le quartier.


Notre Observateur affirme que cette fenêtre de son domicile aurait été endommagée par les militaires.

Notre Observateur affirme également avoir retrouvé ces bouteilles de gaz lacrymogène chez lui, ce mercredi.
 

"La voiture d’un commandant a également été incendiée"

Dans le quartier de Salimde, la voiture d’un commandant a également été incendiée par des jeunes aujourd’hui. Il semblerait que ces derniers aient souhaité se venger, puisque ses hommes avaient agressé des gens dans le quartier… Personnellement, je suis arrivé sur place une fois que la voiture était déjà en feu. Ensuite, des jeunes ont brûlé des pneus, puis des militaires sont arrivés en renfort, où ils ont chassé tout le monde en tirant et en utilisant du gaz lacrymogène.

À mon avis, les militaires ne s’attendaient pas à une telle révolte après l’arrestation de l’imam, donc on dirait qu’ils cherchent à intimider la population, pour que la révolte cesse.

 

La voiture de ce commandant a été brûlée par des jeunes en colère. Photo envoyée par notre Observateur.
 

Depuis lundi soir, des affrontements ont également eu lieu dans la capitale Lomé et dans les villes de Bafilo, Tchamba et Kpalimé.

Mardi soir, les leaders des quatorze partis de la coalition de l’opposition se sont rendus au ministère de la Sécurité pour dénoncer la violence des forces de l’ordre contre les citoyens.

L’opposition réclame la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels et la démission du président Faure Gnassingbé, élu en 2005 et héritier d'une famille au pouvoir depuis 50 ans. C’est pour cette raison que des manifestations ont lieu régulièrement dans le pays depuis le mois d’août, dont celles des 6 et 7 septembre, qui avaient rassemblé plus de 100 000 personnes.

 

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

violence /  Togo /  politique