La politique de conquête et de terreur menée par l’organisation État islamique (EI) en Irak a coïncidé avec l’émergence, à partir de 2014, de chansons patriotiques aux paroles combatives et violentes, galvanisant la lutte contre l’EI. Avec des millions de vues sur YouTube, l’actualité fournit une inspiration payante aux artistes.

C’est Dima Yassine, chercheuse indépendante irakienne-canadienne, qui a mis en lumière la production de ces chansons patriotiques sur le site Jadaliyya, qui publie des contributions d’universitaires spécialistes de la région Afrique du Nord/Moyen-Orient.

 

"Des paroles pleines de patriotisme et de violence"

Auparavant connus pour chanter l'amour et l'amitié, les chanteurs irakiens sont devenus très populaires en célébrant la lutte contre l'EI.

Il y a une chanson de Salah Al-Bahar, qui date de juillet 2014. Les paroles sont pleines de patriotisme et de violence très explicite : "Je suis le défenseur, je suis l’exemple, je coupe la langue de mon ennemi, je suis Irakien". Il faut rappeler le contexte de sa production : peu avant, le 10 juin 2014, c’est la chute de Mossoul et de toute la région de Ninive. Mossoul est la deuxième plus grande ville du pays. Pour les Irakiens, c’est un vrai choc, aggravé le lendemain lorsque survient le massacre du camp Speicher à Tikrit, l’EI enlève, puis exécute 1 700 jeunes soldats irakiens, très majoritairement chiites.

Le clip de Salah Al-Bahar est produit par une petite société de production basée à Bagdad, Alqitara, plutôt spécialisée dans la chanson à l’eau de rose.  

Dans ce clip, on voit tout l’arsenal des forces armées irakiennes et des miliciens. Ce sont des images récurrentes de ce genre musical. Cette chanson participe ainsi aux efforts de mobilisation nationale contre l’EI.

Un carton repris dans les fêtes populaires

D’autres chansons accompagnent les efforts de reconquête par les forces armées irakiennes des territoires aux mains de l’EI. En avril 2015, Nour Al Zain et Ghazwan Al Fahad chantent : "Quiconque veut nous combattre, nous lui ferons retenir la leçon". La chanson est devenue immensément populaire, avec plus de 206 millions de vues sur YouTube [Nour Al Zain était déjà très connu en Irak avant la sortie de ce clip pour ses ballades romantiques ; il est surnommé le "Pacha" en Irak depuis 2013, NDLR].


Le clip est produit et diffusé par une chaîne de télévision musicale, locale, Alrams Music.  

Elle a même franchi les frontières de l’Irak. Cette vidéo montre une jeune Libanaise qui essaie de la chanter sur Smule, une application de karaoké. Mais les paroles, en dialecte local et dans une forme très poétique, sont difficiles à chanter pour quelqu’un qui n’est pas irakien. C’est probablement surtout le rythme lancinant qui a plu hors de l’Irak.



Elle est jouée à plusieurs occasions, aux fêtes privées, comme le montre cette vidéo par exemple :


En juillet 2017, elle restait encore très populaire, comme le montre un concert Nour Al Zain : 


Et elle a également donné lieu à plusieurs remix (vidéo ci-dessous) :


"À partir de la fin de l'année 2015, l’EI commence à reculer. En juin 2016, la ville de Falloujah est reconquise. Et à l’été 2016, plusieurs chansons célèbrent et galvanisent les forces armées irakiennes. Comme ce morceau d’un autre chanteur populaire, Saif Nabeel, visionné plus de 43 millions de fois. Il dit notamment : "Je suis la force, je suis la vérité, je respire la mort. Celui qui en a marre de la vie, je vais l’aider à s’en débarrasser !".


Le clip de Saif Nabeel, produit par Alrams Music.

Mossoul source d’inspiration numéro 1

Lors de la reconquête de Mossoul, entre novembre 2016 et août 2017, il y a cette chanson, en novembre 2016, où Nusrat Al Bader et Hossam Al Majed [un duo pas très connu et plutôt versé dans la chansonnette amoureuse, NDLR] chantent : "Amène-moi à Mossoul" devant deux drapeaux irakiens en berne. Des images de l’armée en pleine avancée dans les combats sont diffusées en boucle dans le clip.

Le clip de Nusrat Al Bader et Hossam Al Majed, produit par Alrams Music.

Cette autre chanson, intitulée "Fils d’Irak" a été mise en ligne le 21 février 2017. Visionnée plus de 6 millions de fois, elle date donc du début d'un assaut des forces irakiennes pour reprendre l'ouest de Mossoul, après s’être emparées de l’est. "Ils ont peur", chante Ahmed Jawad.


Le clip d’Ahmed Jawad, produit et diffusé sur Alrams Music.

D’autres chansons célèbrent sur le même rythme la libération de Moussoul, comme celle-ci : "Nous sommes revenus", du jeune chanteur bagdadi Oras Star.


Le clip a été produit par la société de production du chanteur, qui porte le même nom Oras Star.

"Les clips anti-EI sont généralement le fait de petites sociétés de production, parfois inconnues"

Ali Khassaf, qui dirige l’Orchestre symphonique irakien, confirme que cette actualité est une source d’inspiration mais aussi l’occasion pour les artistes de se faire remarquer.

Les clips anti-EI qui fleurissent sur Internet sont généralement produits avec des moyens limités, par des petites sociétés de production, dont certaines quasi inconnues.  

En Irak, le marché de l’édition musicale est moribond. La culture du sponsor n’existe pas, et l’État qui consacre la plus grande partie de son budget à l’armée, a complètement délaissé ce secteur.  

Mais pour exalter la lutte de l’armée contre les combattants de l’EI, le ministère de la Culture a pris l’habitude d’organiser des concerts géants à chaque fois qu’une ville est reprise aux jihadistes. C’est le cas depuis la libération de Ramadi fin 2015, et ça l’a été notamment à Moussoul. Un concert géant a été organisé dans l’enceinte du théâtre national à Bagdad, la salle la plus prestigieuse du pays.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Mossoul : des Irakiens affluent de tout le pays pour fêter la défaite de l’EI

Ces concerts ne se limitent pas aux chanteurs de variété, mais les grands interprètes spécialisés dans le patrimoine classique irakien sont également mis à contribution, comme Saadoun Jaber ou Fadehl Awad.    

Avec des amis de l’orchestre symphonique, nous avons créé une petite troupe privée il y a quelques années. Et dès que la libération de Mossoul a été annoncée en juillet dernier, nous avons improvisé un concert au pied de la Statue de la Liberté à Bagdad.  

Je sais qu’il y a plusieurs artistes irakiens qui donnent de temps en à autre des concerts gratuits pour célébrer les victoires de l’armée. Ils participent à l’effort de guerre dans cette lutte contre l’EI.

Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone

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