"Améliorer votre style de vie en sortant avec un sugar daddy" : en Belgique, une campagne publicitaire adressée aux étudiantes a déclenché un vif débat la semaine dernière. À l’origine de la polémique : la photo, publiée sur les réseaux sociaux, d’un camion publicitaire sur lequel était collé une affiche pour un site de "sugar dating". Avoir une relation tarifée avec un homme d'âge mûr, notre Observatrice l’a fait et concède que ça peut être un recours, souvent désespéré, pour celles sans le sou.

"Non, ce n’est pas une (mauvaise) blague. Ce panneau se trouve ce matin aux alentours de l’université" ; c’est ce qu’a écrit sur Facebook, lundi 25 septembre, l’internaute qui a posté une photo de l'annonce controversée, apposée sur un camion devant l’un des campus universitaires de la capitale belge. "Non seulement [ce panneau] atteint des sommets de sexisme crasse, mais en plus, il fait carrément l’apologie de la prostitution étudiante", ajoute l’internaute.

Sur l’affiche en question, le message est clair et incite de jeunes femmes, dites "sugarbabies", à gagner de l’argent auprès d’un homme fortuné, les "sugardaddies" – littéralement "papa gâteau" en référence au fait que ces hommes payent ce qu’elles souhaitent. Lancée au Danemark, en Norvège, en Suède et en Finlande en août 2017, et désormais en Belgique, l’entreprise à l’origine de cette campagne, "RichMeetBeautiful" (littéralement : "les riches rencontrent les beaux /belles"), assure au-bas de la publicité être le "site de rencontre numéro un en Belgique pour sugarbabies et sugardaddies".


Les daddies obtiendront "respect et admiration"

Sauf qu’il ne s’agit pas d’un site de rencontres comme les autres, les relations étant généralement de natures sexuelles moyennant argent. Le site RichMeetBeautiful explique que les avantages pour une ou un "sugarbaby" comprennent des voyages exotiques, des achats et la rencontre d'un "mentor" qui pourra lui donner des "conseils de pros pour construire [sa] carrière". Les "sugardaddies" sont eux informés qu'ils obtiendront "respect et admiration" d'un ou une "protégée impatient(e)" et "désireuse" qui les feront se sentir "dix ans plus jeunes et revigorés".

Régulièrement accusées de favoriser la prostitution, ces entreprises ont trouvé leur parade : "SeekingArrangement", le plus grand site du genre avec plus de 10 millions de membres à travers le monde, assure ainsi que le sexe dans les relations doivent être de l'ordre du "désir" et non de l'obligation.

Face à la polémique et aux plaintes déposées auprès d’un comité d’éthique publicitaire, le PDG norvégien de RichMeetBeautiful, Sigurd Vedal, a annoncé jeudi 28 septembre au Het Laatste Nieuws, un journal belge, que les affiches seraient retirées. Dans la ville de Bruxelles, un certain nombre d'arrondissements avaient déjà interdit ces publicités.

Capture d'écran du site RichMeetBeautiful.
 
Les "sugarbabies" à l’université

Si cette affaire a provoqué un tollé en Belgique, ce n'est pas la première fois que ces sites ciblent directement les étudiants. SeekingArrangement a par exemple une liste "Sugar Baby University" qui répertorie les universités qui ont le plus de "sugarbabies" inscrit(e)s sur le site. La société offre des adhésions premium gratuites à celles et ceux qui s'inscrivent avec leur adresse électronique d'étudiant et se positionne comme une alternative aux bourses étudiantes traditionnelles.

“Pour moi, c’était une activité lucrative”

Notre Observatrice a 27 ans. Pendant ses études, elle a régulièrement utilisé le site SeekingArrangement. Elle raconte, anonymement, son expérience :

Je me suis inscrite principalement parce que je n'avais pas beaucoup d'argent. Mais ce n'était pas la seule raison : c’est vrai que je trouvais aussi le concept excitant. Sur SeekingArrangement, je pouvais obtenir deux semaines de salaire en deux heures. J'étudiais et faire cela m’offrait un luxe : celui d’avoir du temps. J’avais d'abord essayé d’obtenir un emploi à temps partiel, mais je n’avais pas réussi à en décrocher un. Et quand j'ai été recalée après une journée d’essai dans un café, je me suis dit "m****" et je me suis tournée vers le "sugar dating".

"Des hommes normaux et attrayants"

C’était très facile de s’inscrire. Je me suis simplement assurée de ne pas mettre de photos de profil sur lesquelles on aurait pu me reconnaître. J’ai reçu beaucoup de messages. Je me souviens par exemple qu’un homme de 70 ans a souhaité discuter avec moi. Mais la tranche d’âge était généralement située entre 35 et 55 ans. Vous pensez d’abord que ce sont tous des hommes riches et horribles qui ont l’habitude d’obtenir tout ce qu’ils veulent ou bien des désespérés qui ne peuvent pas avoir de relations sexuelles. Mais, en réalité, les gens que j’ai rencontrés étaient des hommes normaux, attrayants et qui étaient pour beaucoup mariés.

Capture d'écran du site SeekingArrangement.

J’ai dressé un profil très honnête. Pour moi, c’était une activité lucrative. Je les jugeais pour s'être inscrits sur ce type de site avant même de les rencontrer – même si moi aussi, j’étais sur le site. La dernière chose que je voulais, c’était être avec eux pour faire du shopping ou me balader avec eux comme une fille douce et polie. Je ne voulais pas de cadeaux, je voulais de l’argent. Et surtout, je ne voulais pas perdre mon temps.

La plupart d’entre eux étaient totalement normaux, ils avaient bien réussi leur vie et avaient une famille et de l’argent. L’un de ceux que j’ai rencontrés était vraiment triste, il était marié, mais clairement seul. Ce gars m’a donné un salaire mensuel qui a payé mon loyer. Cela a duré environ cinq ou six mois. Nous n’avons pratiquement pas eu de rapports sexuels. Nous sortions beaucoup et puis il arrivait que, certains mois, je ne le vois pas du tout.

“Moi aussi, je profitais d’eux”

Je me suis rendu compte que, même si les hommes profitent des femmes, moi aussi, je profitais d’eux la plupart du temps. Je me disais : "mais quel idiot, tu me payes autant pour seulement dix minutes ? Tu es fou".

Capture d'écran du site RichMeetBeautiful.

Je ne veux pas que les gens sachent que j’ai fait ça. Beaucoup de mes amis ne le savent pas. Je me disais souvent : "Que ce serait-il passé si mon père l’avait su ?". Cela m’aurait mis très mal à l’aise. D’abord pour une raison de sécurité : c’était vraiment irresponsable. Je m’imaginais être portée disparue et que la police se rende compte en fouillant sur mon ordinateur que je rencontrais beaucoup d’hommes.

"J’ai eu de la chance, mais je ne le referai pas"

Lors des relations sexuelles, je ne pensais pas à prendre du plaisir, je n’avais pas envie que ça me plaise. Je ne peux pas dire que j’ai détesté ça à chaque fois. Mais parfois j’étais obligée de faire semblant. Et même les fois où ça ne m’a pas déplu, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que j’étais payée pour ça. J’essayais d’oublier après. Je me sens assez sale quand j’y repense. Tout ça était devenu normal.
 
Capture d'écran du site RichMeetBeautiful.

"Ils vous contrôlent"

J’ai eu de la chance dans la mesure où je n’ai eu aucune mauvaise expérience. Mais je ne le referai pas. Pour ma sécurité, mais aussi parce que je regrette de l’avoir fait. Je pense que cela n’aide pas à avoir une bonne estime de soi. Toute cette expérience a accentué mon dégoût pour les hommes.

Je ne suis pas contre, et je pense que les femmes ont le droit de le faire. Mais souvent, les femmes le font parce qu’elles n’ont pas d’autres solutions. Pour 1 % des femmes qui ont choisi de le faire, 99 % sont des prostituées qui n’ont pas le choix. Ce que je n’ai vraiment pas aimé, c’est que ces hommes obtiennent ce qu’ils veulent simplement parce qu’ils peuvent payer.

Un vieil homme peut avoir une fille de 25 ans juste parce qu’il peut lui donner des centaines d’euros. Je n’aimais pas cela. Ils vous contrôlent ou vous avez besoin d’eux, d’une manière ou d’une autre.
Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist