Des migrants disparaissent régulièrement en mer ou sur terre lors de leur trajet. Pour aider leurs proches, qui vivent dans l’angoisse de ne pas les retrouver, un développeur informatique syrien a créé le site "MaybeHere" ("peut-être ici ") qui permet à chacun de signaler la disparition d’un proche qui aurait tenté de migrer. Grâce aux efforts de cette communauté en ligne, quatre migrants ont déjà été retrouvés.

En 2017, plus de 2 500 migrants ont déjà disparu en mer lors de leur traversée de la Méditerranée, selon Médecins Sans Frontières. Début 2016, Europol estimait par ailleurs que plus de 10 000 mineurs non accompagnés auraient disparu sur les deux années précédentes en Europe.

Dans la plupart des cas, la recherche pour les familles de migrants disparus s’avère ardue. Il est rare de disposer d’informations précises sur les circonstances et le lieu de la disparition. Beaucoup s’en remettent aux réseaux sociaux pour retrouver des traces de leur proche. Ils rédigent et publient des annonces sur leur page qui sont ensuite partagées.

Mais au moment du partage, il peut y avoir une perte d’information. Comme dans le cas d’Ahmed Mohammed Moussa: sa photo, agrémentée du hashtag "perdu", a été publiée le 10 septembre 2017. Il est précisé que sa disparition est survenue "vendredi au coucher du soleil sur le chemin du cimetière". Mais il n’est fait mention d’aucune ville et d’aucun pays…

C’est pour mieux encadrer ces recherches que Mohammed Tutonji, développeur informatique syrien, réfugié à Bursa en Turquie depuis 2014, a créé "MaybeHere". La plateforme, qu’il a développée sur son temps libre, a été lancée en juillet 2017. Elle est aujourd’hui disponible en arabe et en anglais.

Capture d'écran du site avec des photos de disparus.

"Je pose des questions précises, sur les circonstances de la disparition, le lieu et la date"

L’idée de créer cette plateforme m’est venue en surfant sur Facebook. Je suis tombée par hasard sur une publication au sujet d'une jeune Syrienne enlevée en Turquie. J’ai retrouvé ce post publié sur plusieurs pages, mais j’ai remarqué que des informations manquaient ou avaient mal été recopiées. Je me suis alors dit que Facebook n’était pas le meilleur outil pour effectuer de telles recherches. D’autant que parfois, la personne a été retrouvée mais la publication continue d’être partagée.

J’ai donc décidé de créer une plateforme en ligne où les données sur les migrants disparus seraient centralisées, vérifiées et très régulièrement mis à jour. C’est un site qui peut être très utile pour ceux qui recherchent leurs proches qui traversent mer et terre et souvent sans papiers d’identité.

Au début, j’ai créé ce site pour mes compatriotes syriens, pour les aider à effectuer leurs recherches. Mais très vite, le site est devenu un outil ouvert à toutes les nationalités.

Pour publier une annonce sur le site, il suffit de s’enregistrer en ligne. On peut ensuite remplir une fiche de renseignements pour identifier le disparu : nom, prénom, âge, sexe, couleur des yeux, tout signe distinctif qui pourrait aider les recherches, lieu où la personne a été vue pour la dernière fois. Ses coordonnées doivent aussi être rentrées.

Les différents champs à renseigner sur MaybeHere.

Pour une personne qui aurait été identifiée, la démarche est similaire. Maybe here permet de faur des recheches par catégorie. Par exemple, en sélectionnant la catégorie "nationalité syrienne", il est possible de retrouver tous les cas enregistrés de migrants syriens disparus.

"Une famille de huit personnes, toutes disparues"

Parmi les cas enregistrés sur le site, il y a celui d’une famille de huit personnes, déclarée disparue alors qu’elle tentait depuis la Turquie la traversée vers la Grèce.

Salima Ahmed Khalil a disparu avec sept membres de sa famille et d’autres passagers dans la mer Égée le 10 décembre 2015 à la suite du naufrage d’une embarcation qui devait les conduire jusqu’à l'île grecque de Farmakonisi. Quatre personnes qui se trouvaient à bord ont réussi à atteindre la Grèce. Deux personnes ont pu rejoindre la Turquie. Quatre corps ont été repêchés. 20 personnes sont toujours déclarées disparues "indique l’annonce.

Fiches profils de migrants disparus.

Il y a aussi le cas de Mohammed Zina. L’annonce explique : "il avait l'intention de rejoindre la Grèce à bord d’une embarcation pneumatique par la rivière au départ la ville d’Edirne (Turquie) avec son ami, lui aussi Libanais. Ils souhaitaient émigrer en Allemagne. Nous avons été en contact ce jour-là via whatsapp". L’ami qui l’accompagnait est retourné à la nage depuis une petite île de Grèce et a été arrêté en Turquie. De retour au Liban, il n’a pas pu donner plus d’informations. Ils n’en savent pas plus.

Quatre personnes retrouvées

Pour vérifier l'information, je téléphone aux personnes qui ont signalé la perte d’un proche ou disent avoir retrouvé quelqu'un. Je pose des questions précises, sur les circonstances de la disparition, le lieu et la date par exemple. Ensuite, je fais une recherche pour valider les images et autres informations. Je veille à ce que le site ne contienne pas de fausses informations. Il y a des gens qui s’amusent à diffuser de faux cas. À ce jour, il y a 100 fichiers enregistrés sur le site. 4 fichiers ont déjà été fermés, c'est-à-dire quatre personnes ont été trouvées qui ont utilisé "peut-être ici" comme méthode de recherche. Tant que la personne n’est pas retrouvée, nous gardons le fichier ouvert.

Personnes retrouvées grâce à la démarche de Mohammed Tutonji.

J’espère développer le site en plusieurs langues, notamment en français, allemand et turc, pour toucher une audience plus large et augmenter les chances de retrouver les personnes disparues.
Article initialement publié par la rédaction des Observateurs de France 24 sur le site InfoMigrants.
Article écrit en collaboration avec
Dana Alboz

Dana Alboz , Journaliste arabophone / InfoMigrants.net