De la musique jouée à plein volume, des cris à tue-tête, des jeunes femmes et hommes dansant côte à côte : ces vidéos, tournées le 23 septembre dans la capitale saoudienne lors de la fête nationale, montrent une foule en délire. Un moment de liberté inédit dans ce pays ultra-conservateur… mais qui cache mal la vague de répression menée par le nouvel homme fort du régime.

À l’occasion de la célébration du 87e anniversaire de la fondation du royaume wahhabite, des concerts, pièces de théâtre, spectacles laser et autres réjouissances ont été organisés le week-end dernier par l’Autorité générale de divertissement dans 17 villes d'Arabie saoudite. Cet organisme a été créée dans le cadre de "Vision 2030", un programme de réformes qui ambitionne de diversifier l'économie saoudienne trop dépendante du pétrole, lancé en 2016 par Mohamed Ben Salman, dit "MBS", vice-Premier ministre, prince héritier et homme fort du Royaume.


Femmes dansant à la fête nationale rue Tahlia à Riyad, ce qui a suscité l'ire de religieux sur les réseaux sociaux.

 

"Une telle liberté qui s’exprime dans un lieu public, c’est inédit."

Samira (pseudonyme), 60 ans, a assisté avec sa fille aux célébrations à Riyad, dans la rue Tahlia, artère principale de la capitale saoudienne.
 
C’était étonnant, je n’avais encore jamais vu ça ! Il y avait des événements organisés partout dans le pays et même à Riyad, considérée comme la ville la plus conservatrice du royaume. La Kingdom Tower, une tour de 99 étages, était décorée par des portraits de Saoudiennes célèbres comme la sprinteuse Kariman Abuljadayel, qui faisait partie de l'équipe saoudienne aux Jeux olympiques de Rio. J’étais fière que des femmes fortes, actives et inspirantes soient célébrées.
 
"Un changement est à l’œuvre dans le royaume"

Rue Tahlia, il y avait une foule incroyable qui exultait sur un fond musical. Il y a peu, il était encore interdit de jouer de la musique dehors... Je suis allée écouter un DJ saoudien mixer. C’était très festif. Des jeunes, hommes et femmes, dansaient et chantaient sur de la musique house. J’étais enchantée. J’applaudissais. Je criais. C’était un moment euphorique. Je n’avais jamais assisté à une telle exultation dans un événement public, gratuit, ouvert à tous et qui plus est sponsorisé par le gouvernement ! Un changement est à l’œuvre dans le royaume. Tout se fait en privé. Les jeunes se retrouvent, s’amusent, dansent sur de la musique occidentale. Mais de voir une telle liberté s’exprimer dans un lieu public, pour une commémoration officielle, est pour moi inédit.
Un twitto qui se présente comme pieux musulman condamne le fait que les femmes dansent, que la fête soit mixte et que les célébrations soient l'occasion d'une telle "dépravation".
 
"La jeunesse a envie de vivre"
 
Ils sont nombreux dans la jeunesse a être fatigués par le discours des religieux. Ils sont nombreux à avoir envie d’ouverture. Ils sont maintenant exposés à d’autres cultures grâce à Internet, ils apprennent l’anglais. Ils veulent vivre autrement et remettent en question les obligations sociales, comme la ségrégation homme/femme. Cela déplait aux plus religieux, certains ont d’ailleurs condamné sur les réseaux sociaux cette "célébration dans le vice". Mais la jeunesse a envie de vivre. Le gouvernement, sous l’impulsion du prince MBS, l’a bien compris. Pour cet anniversaire, les célébrations étaient mixes, les femmes ont pu entrer dans le stade international du roi Fahd qui, pour la première fois, leur a ouvert ses portes, les voitures jouaient de la musique à fond. Le visage d’une autre société est en train d’émerger au grand jour.
 
 

"Il ne faut pas se méprendre. Cette libéralisation sociétale n’est en rien politique"

Mais pour Stéphane Lacroix, professeur associé à Sciences-Po Paris, spécialiste de l’Arabie saoudite, cette ouverture sociétale n'implique pas une libéralisation politique.
 
Ce ne sont pas les premiers événements du genre organisés par les autorités saoudiennes. Ces politiques de divertissement s’inscrivent dans le projet de réforme économique et sociale, connu sous le nom de "Vision 2030" rédigé avec l’aide du cabinet de conseil américain McKinsey. L’objectif, en créant notamment une autorité en charge du divertissement, c’est de récupérer une partie des 22 milliards de dollars (19,5 milliards d’euros) que les Saoudiens dépensent chaque année à l’étranger.
 
Foule en délire rue Tahlia, fête nationale saoudienne.
 
 
Mais il ne faut pas se méprendre. Cette libéralisation sociétale n’est en rien politique. Des dizaines d’arrestations ont eu lieu depuis le 9 septembre 2017. Il s’agit pour la plupart de personnalités publiques, comme le cheikh Salman Al-Awdah, prédicateur saoudien qui défend les libertés individuelles, et compte près de 14 millions de followers sur Twitter. La majorité de ces personnalités arrêtés étaient islamistes, parmi lesquels des ultra-conservateurs et des personnes connues pour leur positionnement pro-démocratie. Donc ce n'est pas à cause de leur affiliation idéologique qu'ils ont été arrêtés. C'est parce qu'ils sont influents et représentent une opposition avérée ou latente aux projets de Mohammed Ben Salman. À noter que pour la plupart de ces arrestations, soudaines, ce n’est pas le ministère de l’Intérieur qui en est à l'origine, mais un nouvel organe créé en juillet 2017 par MBS : la "présidence de la sûreté d’État".

"L'espace de liberté d'expression s'est restreint"

L’espace de liberté d’expression s’est restreint en Arabie saoudite. Les Saoudiens ont peur de parler. Il suffit de lire les commentaires sur les réseaux sociaux. Avant, les désaccords s’exprimaient plus facilement sur Twitter. Aujourd’hui, plus personne n’ose prononcer le nom de MBS, qui concentre aujourd’hui entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Sans doute à raison car pour appliquer son projet de diversification et de privatisation de l’économie le jeune prince héritier a choisi de supprimer les voix dissidentes.
 
"MBS endosse un rôle bien connu dans le monde arabe: celui de l'autocrate modernisateur"

En ce sens, il reproduit le "modèle émirien" mis en place dix ans plus tôt aux Émirats arabes unis par Mohammed Ben Zayid, prince héritier d’Abou Dhabi. Le projet de MBS, dont on peut se demander si elle est viable dans un pays de 25 millions d'habitants, est d'appliquer la "recette" émiratie : le droit au divertissement et à la consommation plutôt que les droits humains. En ce sens, Mohammed Ben Salman endosse un rôle bien connu dans le monde arabe : celui de l’"autocrate modernisateur".