Ces dernières semaines, une vidéo montrant l’impressionnant sillage d’un avion a cumulé plusieurs dizaines de millions de vues. Certains l’ont présentée comme une nouvelle preuve de l’existence des "chemtrails", ou traînées chimiques : ce terme est utilisé par des complotistes convaincus que les gouvernements tentent, en répandant ces substances, de contrôler le climat et la santé humaine. Cette théorie du complot, vieille d’une vingtaine d’années, continue de convaincre massivement.

A plus de 10 000 mètres d’altitude, un pilote russe a filmé un Boeing 787 au-dessus de la côte est russe, le 17 juin 2017. "Cette trainée de condensation a l’air foncée parce qu’elle est à contre-jour", précise-t-il en légende. Mi-septembre, la vidéo était commentée toutes les heures et partagée des centaines de milliers de fois.



Elle a souvent été reprise par des pages peu fiables qui la présentaient comme un exemple de "chemtrail". Ce mot-valise anglais fait référence à des "trainées de produits chimiques" qui seraient délibérément répandus dans l’atmosphère par des agences gouvernementales pour différentes raisons supposées : contrôle du climat, détérioration de la santé humaine, test d’armes chimiques etc.

Une théorie du complot ancienne, originaire des Etats-Unis

"Cette théorie du complot est ancienne, elle a fait son apparition sur le web américain dans les années 1990 quand des complotistes proches de l’extrême droite étaient convaincus que le gouvernement essayait de les empoisonner", explique Mick West, fondateur de deux sites spécialisés sur le sujet, Contrail Science et MetaBunk. Selon lui, elle a ensuite été notamment portée par un homme : Dane Wigington. Après avoir remarqué que ses panneaux solaires ne fonctionnaient pas aussi bien que prévu, cet homme a fait des recherches sur internet et en est venu à cette idée que les trainées d’avions obstruaient le ciel et contenaient des produits chimiques. Il fait depuis activement la promotion de cette théorie à travers un site internet, les réseaux sociaux et des campagnes d’affichage.

"Ouvrez les yeux, ils aspergent nos cieux. Stop à la géo-inégnierie", peut on lire sur un panneau publicitaire financé par des adeptes de la théorie des chemtrails. Photo publiée en août 2016 sur Facebook

Pour étayer leur argumentaire, les adeptes de cette théorie s’appuient sur différentes sortes de photos et vidéos, que la rédaction des Observateurs de France 24 a décryptées avec l’aide d’un chercheur en aérodynamique de l’Université catholique de Louvain (Belgique) et de Mick West, ancien développeur de jeux vidéos à la retraite, notamment à l’origine de Tony Hawk Pro Skater, aujourd’hui spécialiste de la théorie des "chemtrails".

Des images sorties de leur contexte, "expliquées "par de faux arguments techniques

Des produits chimiques déversés par erreur sur le tarmac ? Une vidange du réservoir de carburant


Sur la page Facebook "The People’s Voice", adepte des fausses informations, une vidéo montre un liquide s’écouler de l’aile d’un avion situé sur le tarmac d’un aéroport. "Il s’agit de carburant qui déborde du réservoir, soit par erreur, soit lors d’une opération de vidange", explique un chercheur en aérodynamique basé en Belgique.

Le "largage de produits chimiques" est visible entre 1'07 et 1'27 dans une vidéo, disponible en cliquant sur l'image ou ici.

Ce largage de carburant s’effectue le plus souvent en vol, pour ajuster le poids de l’appareil avant l’atterrissage. Des images de ce procédé sont également présentées comme des preuves de l’existence des "chemtrails" dans plusieurs "documentaires" diffusés sur YouTube. Mais plusieurs documentaires sur l’aviation montrent son caractère routinier : à partir de la 12ème minute en suivant ce lien, par exemple.

Cet avion a quatre moteurs mais six trainées, étrange ? Un phénomène aérodynamique


Cette vidéo qui se prétend "explicative" pointe du doigt une apparente "bizarrerie" : il y aurait six trainées de condensation alors qu’il n’y a que quatre moteurs sur cet avion. Or, dans la réalité, il n’y a qu’une trainée par moteur.

En fait, les trainées de chaque moteur se mélangent et peuvent prendre différentes formes en fonction de critères de température, d’altitude, d’inclinaison et de perspective. Pour en savoir plus sur cette notion d’aérodynamique, on peut lire le billet de blog (en anglais) publié sur le site Metabunk de Mick West.

Des réservoirs de produits cachés dans les avions ? Des poids pour simuler les passagers lors de tests

Les "réservoirs de produits chimiques" sont visibles à 2'53 dans une vidéo disponible en cliquant sur l'image ou ici.

Ces barils sont en fait plein d’eau et servent à simuler le poids des passagers lors de divers test. La photo utilisée par la vidéo de "chemtrail" a en réalité été prise lors du salon aéronautique du Bourget en juin 2011, elle montre l’intérieur un Boeing 747-8JK, dont l’intérieur a été modifié pour faire des tests. Plus d’exemples sur le site de Mick West.

Une grosse quantité de produits lâchée d’un coup ? Un Canadair

Le "largage massif de produits chimiques" est visible de 5'48 à 6'08 dans une vidéo disponible en cliquant sur l'image ou ici. 

Sur cette vidéo, un avion lâche subitement une grosse quantité de matière blanche. Il s’agit en fait d’eau déversée pour éteindre un incendie, à l’aide d’avions spécialement prévus à cet effet, les Canadairs. Sur ces images, il s’agit spécifiquement d’un Boeing 747 de la compagnie Evergreen converti en canadair. Retrouvez la vidéo dans son contexte original ici.

De la fumée noire toxique ? Des fumigènes pour spectacle aérien

Les "fumées noires toxiques" sont visibles à partir de la 10ème seconde d'une vidéo disponible en cliquant sur l'image ou ici.

Dans cette vidéo, qui semble surtout circuler dans les cercles francophones des adeptes de la théorie des "chemtrails", on aperçoit un avion faire une descente furtive au-dessus d’une ville et "lâcher" une fumée noire pendant quelques secondes. "Il s’agit manifestement de fumigène, utilisé lors de spectacles aériens par des petits avions militaires", explique Mick West.

Un quadrillage du ciel par des avions non répertoriés ? Des avions militaires en formation

Capture d'écran de la page Facebook Chemtrails Global Skywatch, qui compile les centaines de "preuves" en images des internautes. 

Sur les groupes et pages Facebook des adeptes de la théorie, des centaines de photos et vidéos du ciel sont partagées chaque semaine, montrant des "quadrillages" de trainées de condensation, sensées prouver que les chemins empruntés par les avions obéiraient à une volonté cachée de "recouvrir" le ciel.


"Il y a des avions non-répertoriés qui font de l’épandage [de produits chimiques]", clame un internaute dans une vidéo publiée en mai 2017. Il affirme par ailleurs que les avions ont une formation "étrange" et ne sont pas indiqués sur Flight Radar, un site qui permet de regarder les avions présents dans le ciel en direct.

Mais "ce sont en fait des avions militaires, jamais indiqués sur ce site pour des raisons évidentes de sécurité, qui sont en formation 'chevron', classique dans les rangs de l’armée de l’air", explique le chercheur de l’Université catholique de Louvain. Par ailleurs, les trainées de condensation ne présentent rien d’anormal.

Pourquoi ça marche ?

La théorie des "chemtrails" recourt à de nombreuses notions scientifiques, de l’ingénierie à l’aérodynamique en passant par la climatologie. Il est donc facile de tromper, avec de telles images à l’appui, des personnes qui n’ont pas fait d’études poussées dans ces domaines.

Après avoir discuté avec de nombreux adeptes de cette théorie, Mick West a trouvé un point presque commun à tous. Leur croyance serait née en regardant un "documentaire" diffusé gratuitement sur YouTube : "What in the world are they spraying ?" (Mais que diable sont-ils en train de pulvériser ?, 2010, américain, de Paul Wittenberger). "Ce film, constitué d’un tissu de mensonges présentés comme des preuves, est tellement bien fait que les gens en sortent très convaincus. De là, ils consultent des sites complotistes et refusent en bloc toute réfutation de la théorie", explique Mick West.


Parmi ses contacts, ceux qui ont finalement changé d’avis ont souvent vu une de ses vidéos de démontage de la théorie. Celle-ci explique que les trainées de condensation peuvent rester dans le ciel durant plusieurs heures, et ce depuis les débuts de l’aviation, contrairement à ce qu’affirme le documentaire. Pour ce faire, il montre une série de livres sur les nuages, de 1957 à nos jours. "Quand certains adeptes acceptent cette première réfutation, ils cherchent d’autres contre-arguments et finissent par comprendre l’absurdité de cette théorie du complot", précise Mick West.

Pas besoin de complot pour affirmer que les avions polluent

Par ailleurs, plusieurs éléments avérés, mais mal interprétés ou extrapolés, confortent les conspirationnistes dans leurs croyances.

L’armée de l’air américaine a publié en 1996 "Weather as a Force Multiplier: Owning the Weather in 2025" (La météorologie comme force de frappe : contrôler la météo en 2025). Ce rapport de recherche étudiait l’éventualité future et fictive d’une modification du climat à des fins stratégiques et militaires, entre autres par le biais d’épandages aériens. Il s’agit plus largement d’un des premiers écrits sur la géo-ingénierie, qui regroupe les techniques visant à modifier le climat à l’échelle de la planète via des interventions humaines. Des techniques prospectives encore jamais mises en pratique.

Les petits épandages d’aérosols pour modifier le climat existent à l’échelle locale : il s’agit d’ensemencement des nuages, pour augmenter les précipitations, dans le but notamment de lutter contre la sècheresse. Cette pratique ne fait pas l’unanimité dans les nombreux pays où elle est mise en œuvre.

Les moteurs des avions, en plus de rejeter de la vapeur d’eau sous forme de trainées de condensation, rejettent 3% du CO2 à l’échelle mondiale et polluent donc significativement l’environnement. Par ailleurs, les petits nuages fins crées parfois par ces trainées réchauffent le climat. Les avions sont donc loin d’être inoffensifs pour les hommes et leur environnement, pas besoin de complot pour le prouver.
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas