À Bolodou, les habitants avaient l’habitude d’utiliser des lampes à pile pour s’éclairer la nuit. Mais grâce au projet fou d’Ibrahima Tounkara, les 90 foyers de ce petit village isolé du sud de la Guinée ont désormais de l’électricité 24 h/24. L’an dernier, ce professeur de mathématiques a mis toutes ses économies dans la construction d’un micro-barrage sur un petit torrent traversant la localité. L’installation produit aujourd’hui une puissance de 9 kW.

Ibrahima Tounkara est devenu un héros dans son village natal. Depuis mai dernier, après un an de recherche et de travaux, ce touche-à-tout a réussi à installer un barrage hydroélectrique sur le torrent Gbasso, qui traverse Bolodou. Cette installation, pour laquelle il a investi à partir de ses fonds propres 50 millions de francs guinéens [4 650 euros], permet à 80 foyers sur les 94 que compte le village, d’avoir accès à l’électricité tout au long de la journée. Un succès pour ce projet sur lequel personne n’osait parier à ses débuts.

Ibrahima Tounkara lors des travaux d'aménagement de son microbarrage. Photo : Ibrahima Tounkara.

"J'ai acheté un smartphone pour avoir accès à Internet et je me suis renseigné sur le fonctionnement des barrages"

Dans le village, on m’a d’abord pris pour un fou lorsque j’ai expliqué que je voulais construire un barrage hydroélectrique. Mais j’étais persuadé que je pouvais trouver une solution pour créer de l’énergie à Bolodou. J’y ai grandi, ma famille y vit, et j’ai toujours été sidéré que rien ne soit fait pour le développement de ces petits villages qui sont complètement coupés du monde.

"À Bolodou, les chutes d'eau ne sont pas du tout mises en valeur"

En plus de mon travail de professeur de mathématiques, je me suis toujours intéressé à la production d’énergie. J’ai d’abord lancé un projet autour des panneaux solaires. J’ai appris à les installer, ce qui m’a permis de gagner de l’argent en proposant mes services aux familles qui en voulaient un chez elles. J’ai également construit une petite cabine de rechargement de téléphones qui marche à l’énergie solaire à Bolodou. Petit à petit, j’ai fait des recherches sur l’énergie hydroélectrique. À Bolodou, il y a de petites chutes d’eau qui ne sont pas du tout mises en valeur.

Les chutes de Bolodou ne sont pas assez exploitées selon Ibrahima. Photo : Ibrahima Tounkara

En mars 2016, j’ai acheté un smartphone pour avoir accès à Internet et je me suis renseigné sur le fonctionnement des barrages. J’ai fini mes recherches en décembre 2016 et j’ai entamé les travaux de construction. Grâce à des schémas et des vidéos, j’ai fabriqué une petite turbine reliée par une poulie à une dynamo, qui transforme l’énergie mécanique en électricité.

Travaux d'aménagement du microbarrage hydroélectrique. Photo : Ibrahima Tounkara

"Beaucoup moins cher que les piles des torches électriques ou le pétrole des lampes"

Ensuite, j’ai créé un microbarrage pour faire fonctionner la turbine. D’abord, j’ai construit un canal d’amenée, qui dévie l’eau du torrent de son lit pour la conduire vers une chambre d’équilibre, c’est-à-dire un bassin qui sert à réguler le débit. La quantité d’eau nécessaire est ensuite envoyée dans une conduite forcée – un autre canal – qui draine l’eau à la centrale, où se trouve la turbine. Pour réaliser tout cela, j’ai simplement été aidé par un maçon du village, pour le reste, je me suis débrouillé avec les moyens du bord.

Premier essai sur la turbine. Photo : Ibrahima Tounkara

Aujourd’hui, j’estime que ce barrage produit 9 kW d’électricité. Je propose aux habitants de payer 2 000 francs guinéens par semaine [0,19 euros] pour avoir accès à l’électricité. C’est beaucoup moins cher pour eux que d’acheter des piles pour allumer des torches électriques ou se procurer de l’essence pour les lampes à pétrole. Cet argent me permet de rémunérer un jeune que j’ai formé à l’entretien du barrage. De mon côté, j’ai déjà été contacté pour réaliser ce type d’installation dans d’autres villages.

Fonctionnement de la centrale hydroéléctrique. 

L'électricité, un sujet de crispation

En Guinée, seul un habitant sur quatre à accès à l’électricité, selon les dernières données de la Banque mondiale. En avril dernier, le gouvernement a fait connaître son ambition de connecter 721 000 foyers d’ici à 2020. Mais la population s’impatiente et multiplie les manifestations, souvent très tendues. Le 13 septembre, un jeune homme a été tué et une trentaine de personnes blésées à Boké, une ville située à 300 km au nord-ouest de la capitale Conakry, dans des affrontements avec la police. Les manifestants réclamaient d’être raccordés au réseau de distribution d’eau et d’électricité. Le pays dispose pourtant d'un important potentiel hydroélectrique, estimé à 6 000 MW, mais qui n’est à ce jour mis en valeur qu’à hauteur de 2 %.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet