Observateurs
Un drapeau de l’organisation État islamique (EI) qui flotte à l’arrière d’un pick-up roulant à tombeau ouvert, suivi de près par un véhicule de police. Tournées en Iran par un riverain interloqué, ces images ont donné lieu à un florilège de théories du complot sur une soi-disant entente secrète entre les autorités iraniennes et les jihadistes de l’EI. Mais évidemment, la réalité n’est celle-là.

La vidéo a été relayée cette semaine notamment par des médias d’opposition irakiens ou des internautes.

"Cette vidéo montre les terroristes de Daech en train de faire leur parade militaire dans les rues d’Iran, sous la protection de la police des Mollah", affirme notamment le site d’information Baghdad Post, dans ce tweet (ci-dessous) publié dimanche 10 septembre.


"Les éléments de Daech se baladent dans la ville de Kermanchah en toute tranquillité", renchérit  Kassem al-Madhaji, un journaliste et militant ahwazi – une minorité arabe en Iran, qui serait marginalisées par les autorités selon plusieurs ONG de défense des droits de l’homme. Il affirme en tout cas sans aucune preuve que cette scène se passe dans la ville de Kermanchah.


"À ceux qui accusent l’Arabie Saoudite d’être des terroristes wahhabites. Regardez les voitures de Daech qui se baladent dans des rues d’Iran, et sous la protection de la police iranienne", dit cet internaute irakien.


L’Iran chiite soutient le régime de Bachar al Assad et combat, officiellement de façon indirecte, l’EI en Syrie. Le Hezbollah libanais, un de ses alliés traditionnel, a négocié le 28 août dernier un cessez-le-feu avec l’EI à la frontière syro-libanaise, qui a permis l’évacuation de plusieurs centaines de jihadistes et leurs familles vers la frontière syro-irakienne.

L’accord a donné du grain à moudre aux conspirationnistes, qui ont vu dans la vidéo du pick-up une preuve supplémentaire d’une soi-disant "connivence" entre l’Iran et ses alliés chiites d’une part, et l’EI d’autre part. "(…) La milice du Hezbollah qui escorte Daech à la frontière. Et aujourd’hui, Daech qui se balade dans les rues en Iran. Expliquez-nous ce qui se passe !", s’emporte un internaute, ci-dessous.


Pour lever le mystère sur la vidéo du supposé pick-up de l’EI, nous avons effectué des recherches dans les médias iraniens : le 8 septembre, soit deux jours avant l’apparition de ces images, des sites d’informations iraniens ont publié des articles annonçant le tournage d’un film de fiction mettant en scène des combattants de l’EI. Selon bipnews, ce tournage a eu lieu à Shahre kord, une ville de la province Chaharmahal, à l’ouest du pays. Le film raconte l’attaque de la ville par l’EI et est réalisé par un jeune cinéaste de la région, Saeed Kamakar. Il est en outre produit par l’antenne locale des Gardiens de la Révolution, une organisation paramilitaire dépendant directement du Guide de la Révolution, Ali Khamenei.

Cette photo du plateau de tournage a été publiée par bipnews. On y voit des acteurs accrochés aux portières de pick-up surmontés de mitraillettes, des drapeaux de l’EI déployés sur les capots et flottant à l’arrière.


Voici d’autres images du tournage, publiées cette fois par l’agence locale Dana News :
Sur cette image, on voit des figurants faisant le mort, un technicien qui tient une perche à son, et des pick-up avec le sigle de l’EI en arrière-plan.
Un acteur prend la pose.

Si on ne peut affirmer avec certitude que la camionnette de la vidéo qui circule sur les réseaux sociaux a bien été utilisée pour le film, des camionnettes flanquées de drapeau ont bien servi au tournage. Il semble par ailleurs hautement improbable que l’EI s’implante en Iran et parade dans les rues avec un drapeau.

L’Iran est engagé militairement depuis 2013, aux côtés des pouvoirs chiites syriens et irakiens, contre les jihadistes sunnites, avec à leur tête les combattants de EI.

L’organisation jihadiste a d’ailleurs mené en représailles des attentats simultanés contre le parlement et des mausolées à Téhéran, le 7 juin 2017, faisant au moins 12 morts et une quarantaine de blessés.
Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste