Elles ont tombé le voile, se maquillent, tentent parfois des coiffures osées, et postent les clips sur la toile, à la vue de tous. Et c’est bien en Iran que ça se passe : des chanteuses "underground" s’affichent désormais ouvertement… sans être inquiétées par les autorités.

En 2013, nous avions montré comment ces mêmes chanteuses cachaient, par divers artifices, leurs visages dans leurs vidéos.


C’est désormais tout le contraire. Après la révolution islamique de 1979, la charia est introduite en Iran, et il devient illégal pour une femme de chanter. Durant les années 1980 et 1990, les seules voix féminines que l’on peut entendre fredonner des airs dans le pays sont celles des Iraniennes exilées aux États-Unis. Mais la situation évolue à partir des années 2000. Une nouvelle génération de chanteuses, nées en Iran, commence à enregistrer sa propre musique dans des studios clandestins et à la diffuser. Puis, des clips commencent à accompagner ces chansons, au courant des années 2000. Clips dans lesquels ces chanteuses se sont longtemps cachées.

Mais depuis 2013, les choses ont commencé à changer.

Dans cette vidéo de 2013, la chanteuse Justina montre son visage, mais a toujours son voile :


Puis en 2015, elle s’affiche clairement :


De même pour Madmazel. En 2012, elle cachait son visage derrière de grosses lunettes de soleil.


Avant de se dévoiler un peu plus l’année suivante, pour finalement montrer son visage et faire tomber son voile en 2015 :


Autre cas, celui de la chanteuse Melanie, qui était incarnée par des actrices dans ses propres clips.


Avant qu’elle ne s’assume, directement sans voile, en 2015.


"Un jour, vous vous dites que ce conservatisme que vous affichez, ce n'est pas vous"

Madmazel, interprète de chansons pop-rock, revient sur cette évolution.

Montrer mon visage n’a pas tant changé ma vie que ça : des gens prennent des selfies avec moi dans la rue parce qu’ils me reconnaissent, mais rien de plus. Pourquoi j’ai décidé de faire ça ? En fait, pour moi, c’est l’évolution normale de mes clips, c’est comme une nouvelle phase. D’abord, nous voulions juste faire de la musique, puis nous avons voulu faire des clips, puis des concerts, et désormais nous nous affichons dans nos clips.

Les chanteuses doivent franchir plus d’obstacles que les chanteurs : chanter pour une femme est "haram", c’est interdit par la charia, mais au final, les gens veulent surtout entendre de la musique que leur plaît, peu importe qui chante.

Quand nous avons commencé, nous étions plus conservatrices parce que nous débarquions sur une route non pavée : nous n’avions aucune idée des réactions que nous susciterions en tant que femmes chanteuses. C’est pour ça que notre prise de risque a été graduelle. Un jour arrive, et vous vous dites que ce conservatisme contraint que vous affichez, ce n’est pas vous.

Prendre des risques pour accomplir mon but, ça fait partie de moi. Repousser les lignes rouges, pas à pas, c’est comme un devoir, pas juste pour moi, mais pour le monde dans lequel je vis.

"Évidemment que j'ai peur de me faire arrêter"

Ce que je crains le plus, c’est de rester au même stade et de perdre ma motivation. Évidemment que j’ai peur de me faire arrêter. On me demande souvent si je n’ai jamais été arrêtée. Ça me fait avoir encore plus peur. Mais je me rassure en me disant que je ne m’inscris pas comme "opposante politique" à qui que ce soit. Je pense que les responsables du gouvernement savent que je ne suis pas un danger et qu’à minima, ils me tolèrent, comme d’autres chanteuses.

J’aime mon pays, et j’aime voir les choses s’améliorer en Iran. Ça ne concerne pas que les chanteuses, des choses changent dans la société. Parmi mes fans, il y a des femmes qui portent le tchador et qui pourtant laissent des commentaires positifs sur ma "nouvelle coupe de cheveux ". Ça montre qu’une partie de la société iranienne change, que des conservateurs comprennent qu’ils ne sont pas les "instructeurs" des autres.

En même temps, il n’est pas possible pour les autorités de tout contrôler : les Iraniens font des choses interdites tout le temps dans ce qu’ils mangent, boivent, la façon dont ils s’habillent, dans leurs relations humaines….
Les réprimer : se tirer une balle dans le pied
                                                   
Il reste que les vidéos de Madmazel, comme celles d’autres chanteuses, sont vues par des milliers de personnes. Il est clair que si les autorités voulaient l’empêcher, elles le feraient, explique un analyste politique iranien, qui demande à garder l’anonymat :

Il y a trois raisons qui expliquent pourquoi les autorités montrent une certaine tolérance envers ces comportements à priori "inacceptables".

D’abord, le gouvernement d’Hassan Rohani est de tendance centriste-réformiste, et sa base électorale est constituée de personnes prodémocratie, issues de la classe moyenne, qui apprécie ces chanteuses. Les réprimer, ça serait se tirer une balle dans le pied.

Bien sûr, les Gardiens de la révolution, qui dépendent du pouvoir théocratique, pourraient arrêter ces chanteuses. Mais actuellement, l’Iran se veut un "ilôt de stabilité" dans un Moyen-Orient très perturbé, et l’idée est d’éviter autant que possible les troubles sociaux. Par ailleurs, ces chanteuses ne sont pas vues comme de réels dangers. Elles ne contrôlent pas des organisations capables de mobiliser des masses. Elles n’ont pas de réseau très développé, seulement quelques centaines de fans sur les réseaux sociaux.

Pour appuyer ce propos, le cas d’Amir Tatalloo est symptomatique : avec ses 4 millions de followers, ce chanteur pèse bien plus que Madmazel et les autres chanteuses underground. Il a été arrêté deux fois, en 2015 et 2016, et s’est subitement retrouvé à chanter des chansons patriotiques…

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Quand un chanteur iranien rebelle fait la pub… des autorités religieuses

Si les chanteuses underground iraniennes venaient néanmoins à être arrêtées, les sanctions pourraient être lourdes : jusqu’à 79 coups de fouet sont prévus pour qui chante sans permission. Si le juge trouve par ailleurs qu’une chanson "promeut la décadence", un peine de prison peut être prononcée. Mais aucun cas de sanction de ce genre n’a encore eu lieu.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste