Depuis le 25 août, des milliers de Rohingya sont à nouveau la cible de l’armée birmane, subissent des exactions et sont contraints à l’exil au Bangladesh. Cette énième répression est largement documentée par des photos et vidéos très choquantes, publiées sur les réseaux sociaux par des activistes rohingyas et leurs soutiens. Mais de nombreuses fausses images ont aussi été relayées, notamment sur le Web turc, donnant du grain à moudre au gouvernement birman qui crie au complot et à la désinformation.

Les images présentées dans cet article ont été floutées par la rédaction des Observateurs de France 24 pour ne pas heurter les sensibilités. Cependant, les sources originales des images – indiquées par un lien – ne le sont pas, faites donc attention avant de cliquer.

La rédaction des Observateurs a été interpellée à de nombreuses reprises par des internautes très inquiets de la situation des Rohingya, persécutés en Birmanie. Depuis le 25 août, 87 000 membres de cette minorité musulmane ont été contraints de fuir vers le Bangladesh voisin à la suite d’affrontements, selon l’ONU.

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En collaboration avec Teyit, un site de fact-checking turc, nous avons analysé plusieurs de ces images.

Des images anciennes, n'ayant rien à voir avec les Rohingya

Les images que nous avons reçues proviennent quasi-exclusivement de deux sources : "Turquie en force" et "La Renaissance turque", deux pages Facebook traitant de l’actualité turque, avec un prisme progouvernemental.

La page "La Renaissance turque" a par exemple publié une série de photos le 29 août 2017, partagées plus de 9 000 fois. Les images relayées par ces deux pages sont à première vue douteuses : les résolutions sont très différentes, les lieux le sont manifestement aussi. Nous avons analysé les six images visibles en aperçu de cette série de photos : après vérification, aucune ne date de ces derniers jours, ne montre des Rohingya, ou un événement qui se serait déroulé dans l’État de Rakhine, où les exactions ont lieu.

Montage réalisé à partir de la publication de "La Renaissance turque", floutée par la rédaction des Observateurs de France 24. 


Des corps dans une rivière ? Un accident de ferry


Dans cet ensemble de photos, la principale montre 11 cadavres humains flottant dans de l’eau trouble, visiblement attachés à la rive avec des cordes colorées. Il ne s’agit pas ici de victimes d’un massacre comme on voudrait le faire croire, mais des passagers d’un ferry qui a fait naufrage en Birmanie, le 15 octobre 2016, sur la rivière Chindwin. L’accident a coûté la vie à 73 personnes. Plusieurs photos de ce drame sont visibles sur différentes pages Facebook, ici ou .

Une foule en train de fuir ? Une séance de baignade au Pakistan

Des Pakistanais nagent et s'amusent dans un canal de Lahore, le 5 juillet 2015. Capture d'écran de la banque d'images Getty.

La deuxième photo (en bas à gauche) montre des dizaines de personnes en train de marcher dans ce qui ressemble à un fleuve. Une recherche rapide permet de voir qu’il s’agit en fait d’un célèbre canal de Lahore, la deuxième plus grande ville du Pakistan, où les habitants aiment venir se rafraîchir et s’amuser. La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas été en mesure de retrouver l’image précise qui a été détournée. Mais cette image n’a rien à voir avec la Birmanie ou les Rohingya.

Une montagne de cadavres ? Des manifestants thaïlandais prisonniers

En Thaïlande, des manifestants musulmans détenus par plusieurs soldats, le 25 octobre 2004. Capture d'écran de la banque d'images Getty. 

La troisième photo montre de nombreux corps serrés les uns contre les autres sur la rive d’un fleuve. Or, pas de Rohingya ici, mais un groupe de manifestants thaïlandais retenus par plusieurs soldats à la suite d’un défilé de la communauté musulmane du district de Tak Bai, en octobre 2004. Lors de la rétention de près de 1 300 hommes, 78 hommes ont perdu la vie, probablement par suffocation.

Des enfants exécutés à bout portant ? Un film sur le Salvador

La page de "Turquie en force" a également publié une série de photos. Elle a par exemple aussi repris la photo de la foule dans le canal de Lahore dans une publication partagée plus de 49 000 fois.

Montage réalisé à partir de captures d'écran de la publication de "Turquie en force", floutages réalisés par la rédaction des Observateurs de France 24. 

Une autre photo de cette série montre quatre jeunes garçons à genoux, sur le point d’être exécutés par des soldats. Il s’agit en fait des images d’un film, "Voces inocentes ", sorti en 2004. Ce long-métrage inspiré de faits réels raconte la vie d’un petit garçon qui tente de survivre pendant la guerre civile du Salvador, dans les années 1980.

La photo suivante, qui montre trois garçons visiblement victimes de malnutrition, existe sur la toile depuis au moins 2013. Des résultats d’une recherche d’images inversée donne des occurrences dans plusieurs pays : Pakistan, Yémen, Birmanie… Nous n’avons pas été en mesure de retrouver sa version originale, mais cette ancienneté indique qu’elle ne montre pas les événements les plus récents survenus en Birmanie.

Un ministre turc pris au piège des fausses images

Un officiel turc de haut rang, le vice Premier ministre Mehmet Simsek, a lui aussi publié une galerie de photos similaires, toutes fausses.

Capture d'écran du tweet de Mehmet Simsek publié le 29 août 2017, depuis supprimé par son auteur. Floutage réalisé par la rédaction des Observateurs de France 24. 

Outre deux photos déjà décryptées ci-dessus, on y retrouve une photo, où l'on peut voir un homme attaché à un arbre en sous-vêtements et ensanglanté, visiblement mort lors d’une exécution. L’image, prise en réalité en juin 2003 et primée en 2004 lors des World press photo awards, montre une femme en train de rendre hommage à un membre de sa famille tué lors d’une guerre civile entre des séparatistes et l’armée en Indonésie.

L’autre image, en bas à droite, montre deux très jeunes enfants en train de pleurer sur le corps d’une femme tuée, dans un paysage chaotique. Cette photo a été prise en 1994 lors du génocide au Rwanda par le photographe français Albert Facelly. L’image a également été récompensée par les World press photo awards, en 1995.

"La campagne du gouvernement turc a commencé très tôt et sans doute un peu précipitamment, juste avant la fête [turque] du Bayram [le 31 août]. Ils ont donc fait des erreurs factuelles et ont voulu utiliser les photos les plus horribles possibles pour attirer l’attention du public. Le problème, c’est que quand ce sont des ministres qui les partagent, les gens y croient les yeux fermés", explique Gülin Çavuş, journaliste pour Teyit.org, qui a participé à la vérification des images.

Les images relayées par cet officiel de haut rang ont été l’objet de discussions entre Aung San Suu Kyi et Recep Tayyip Erdogan. "Ce genre de fausse information est seulement la partie émergée d’un énorme iceberg de désinformation", a affirmé la cheffe de facto du pouvoir civil en Bimanie, au sujet de ce tweet.

Une campagne lancée par la Turquie

Ces images ont circulé en grande majorité par l’intermédiaire de pages très proches de la ligne du gouvernement turc. Dans la même dynamique, le président turc Recep Tayyip Erdogan est beaucoup intervenu médiatiquement et diplomatiquement sur la question des Rohingya. Pour de nombreux observateurs de la vie politique turque, cet empressement soudain à défendre leur cause traduit une volonté de rassembler sa base électorale autour d’un dénominateur commun : la religion musulmane.

Dans les premiers discours d’Erdogan sur le Rohingya, les références à la morale islamique et à la figure vertueuse du martyr étaient nombreuses. La crise des Rohingya est une bonne opportunité pour lui, il veut souligner son intérêt pour les musulmans, avant tout pour sa base électorale en Turquie.

Depuis une série d’échecs diplomatiques lors des printemps arabes, le gouvernement ne cherche plus nécessairement à influencer les gouvernements étrangers, mais à créer un sentiment de communauté avec les musulmans. Dans la presse progouvernementale, on peut lire ces jours-ci que les Rohingya ont aidé les Ottomans par le passé, ou que le conflit est très similaire à celui entre Israël et la Palestine, explique à France 24 Efe Kerem Sözeri, chercheur turc en science politique.

Sur les réseaux sociaux, des activistes anti-Rohingya se mobilisent et reprennent l’argumentaire d Aung San Suu Kyi sur la désinformation, estimant que les exactions et les incendies sont fictionnels ou que les véritables victimes sont les communautés bouddhistes et hindoues. Bref, la guerre de l’information fait rage sur les réseaux sociaux.

"Il y a des dizaines de photos choquantes qui témoignent de la réalité"

Le tweet du ministre turc ... et la réponse de Matthew Smith. 

Dans ce contexte, les ONG de défense des Rohingya sont désemparées. "Un exemple de prise de parole qui n’aide vraiment pas : celle du vice-Premier ministre de Turquie, absolument aucune de ces photos n’est du Rakhine [l'État où les exactions se déroulent, NDLR]", a par exemple déploré sur Twitter Matthew Smith, directeur général de Fortify Rights, une ONG déployée sur le terrain depuis 2013.

Il s’est rendu à la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh ces dernières semaines, pour recueillir le témoignage de Rohingya et tenter d’établir les preuves d’atteintes graves aux droits de l’Homme.

Le fait que les gens partagent de fausses photos n’est pas seulement inquiétant, c’est suspect. En tant qu’ONG, nous essayons d’établir des faits, la vérité. Quand ils partagent ces fausses informations, ça décrédibilise le travail remarquable de beaucoup de gens ici, sur le terrain. Bien sûr que l’erreur est humaine et que tout ce qui circule sur internet peut être confus, mais compte tenu du caractère sensible des événements en Birmanie, nous devrions faire extrêmement attention à ce que nous partageons sur les réseaux sociaux.

Ce qui est d’autant plus tragique, c’est qu’il n’y a pas besoin de chercher loin pour trouver des photos choquantes, il y en a des dizaines sur ce qui se passe en ce moment dans la région. Des images vraiment terribles.

Privilégier des sources d'information fiables

Pour éviter de tomber dans le piège sensationnaliste des fausses images de Rohingya, la rédaction des Observateurs de France 24 a dressé une liste de sources fiables, hors médias, avec notre Observateur Matthew Smith. En suivant ces liens, vous trouverez les pages d’ONG reconnues, présentes sur place et sérieuses. Attention, certaines publications peuvent choquer.

- La page Facebook de Fortify Rights, qui a déployé des équipes sur place et tient un journal de bord des événements à la frontière.

- Le compte Twitter d’humanitaires d’Amnesty international, également présents sur place.

- Les rapports de Human Rights Watch, pour qui notre Observateur a travaillé en tant que chercheur pendant plusieurs années.

Article écrit en collaboration avec Teyit.org, un site de fact-checking turc, membre du Réseau international de fact-checking (IFCN) aux côtés des Observateurs de France 24. Leur article (en anglais et contenant des images très violentes) est disponible ici