L’archipel tunisien de Kerkennah, dans le sud-est du pays, revient au cœur d’une polémique entre le secteur touristique et celui des hydrocarbures : des hôteliers dénoncent les menaces que fait peser l’activité de la filiale internationale Petrofac sur la zone touristique et l’environnement. Mais les autorités tunisiennes, partenaires de l’entreprise, se défendent au nom de l’intérêt économique.

Des camions-citernes chargés de produits inflammables qui traversent un complexe hôtelier, une jetée sur le point d’être transformée en un port pour transport industriel : voilà les craintes qui secouent les hôteliers de la zone touristique de Sidi Frej à Kerkennah, un archipel de 160 km² situé au large de Sfax, capitale économique du pays. L’année dernière, les îles ont été le théâtre d’affrontements violents entre les forces de l’ordre et des groupes de manifestants et de grévistes soutenus par l’UGTT, première force syndicale du pays, et l’Union des diplômés chômeurs (UDC). Les deux organisations exigeaient que l’archipel et ses habitants profitent de l’exploitation gazière, par la mise en place de plans de développement et d’embauche.

Encore une fois les camions de la honte de la Petrofac

Un beau défilé matinal de la PETROFAC ! à 6H du matin...Réveil en douceur pour les clients et les habitants de la zone touristique de Sidi Fredj à Kerkennah. On tient à remercier la PETROFAC, le gouvernement, le ministère de l'équipement et tous ceux qui ont participé à l'animation de la zone touristique et à son embellissement avec ces charmants engins. Lachez Sidi Fredj ! #kerkennah #Petrofac

Posted by SOS tourisme Kerkennah on Thursday, August 10, 2017
Les camions de Petrofac traversant l'hôtel Cercina, entre le bâtiment abritant les chambres, d'où la vidéo est filmée, et celui du restaurant, en face.

Petrofac, principale société implantée à Kerkennah, était dans leur ligne de mire, sommée de contribuer à cet effort, au vu des bénéfices récoltés. La filiale tunisienne de l’entreprise britannique est en effet actionnaire à hauteur de 45 % dans une concession d’exploitation de gaz naturel, détenue à 55 % par l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP).

Après plusieurs mois d’arrêt de production suite à la mobilisation sociale, l’activité de Petrofac a repris en septembre 2016, grâce à un accord trouvé sous l’égide du Premier ministre. Mais des mouvements de contestation, marginaux cette fois, ont continué à faire peser la menace sur le trajet habituel des camions-citernes : ceux-ci sont chargés de transporter le condensat de gaz naturel, un mélange liquide obtenu par la condensation de plusieurs gaz naturels bruts, vers le continent, via le port de Sidi Youssef. La société a donc décidé, en accord avec les autorités publiques, de changer de chemin pour passer désormais par la zone touristique de Sidi Frej. Des travaux sont également prévus pour aménager la jetée de Sidi Frej afin de la transformer en port.

"Les camions citernes peuvent passer de jour comme de nuit"

À la fin du mois de mai, Chiheb Slimen, patron de l’hôtel Cercina, a été avisé par Petrofac Tunisie que le trajet de ces camions passerait désormais par la route qui traverse son établissement, seul accès possible vers la plage de Sidi Frej. Depuis, ses clients et lui en font les frais :

La route par laquelle passent les camions est à voie unique, pas très large, du coup les camions passent vraiment à côté des tables des restaurants ou des fenêtres des chambres, avec tout le bruit et la poussière que ça peut engendrer. Imaginez le désagrément pour des clients venus passer leurs vacances ! Pire encore, il y a un dos d’âne installé pour obliger les véhicules à ralentir, puisqu’ils traversent une zone habitée. À chaque fois qu’un véhicule de Petrofac passe, nous retenons notre souffle, car le condensat de gaz naturel est instable et inflammable.

Les camions citernes peuvent passer de jour comme de nuit. Comme la jetée de Sidi Frej n’est pas encore aménagée pour pouvoir accueillir le bateau qui permettra le transport des camions, les transporteurs doivent guetter la marée haute et effectuent leurs opérations en conséquence.

Carte de la zone touristique de Sidi Frej avec l'emplacement des trois principaux hôtels. Crédit : Google Maps.


Les deux autres patrons des hôtels installés dans cette zone se plaignent des dommages causés par Petrofac sur leur activité, rappelant entre autres la baisse du nombre de touristes – principalement tunisiens, venus du continent. Ils déplorent aussi la catastrophe écologique que peuvent engendrer les travaux de dragage dans le futur port de Sidi Frej, afin d’en approfondir les eaux et de le rendre accessible, de manière permanente, aux bateaux de transport.




"Un moindre mal", selon le ministère de tutelle

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, M. Mohamed Ali Khelil, directeur général des hydrocarbures par intérim au sein du ministère des mines et de l’énergie, relativise les propos alarmistes des hôteliers :

Nous ne nions pas le désagrément que peut engendrer le passage des camions par cette zone. Mais d’un point de vue sécuritaire, au vu de la nature du produit, traverser pendant quelques minutes un complexe hôtelier est moins dangereux qu’un trajet de 30 kilomètres qui traverse des zones d’habitation, avec un risque de perturbation. De plus, l’opération ne se fait guère plus d’une fois par semaine. Quant à l’impact écologique, il a été décidé avec le ministère de l’Environnement que les travaux ne seront entamés qu’une fois que nous aurons obtenu le feu vert de l’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE).

Certains hôteliers se retournent peut-être aujourd’hui contre Petrofac parce qu’ils ont perdu leur contrat avec l’entreprise. D’un autre côté, nous avons reçu une pétition signée par 3 000 habitants de l’archipel qui nous soutiennent dans ce projet, car il va doter Kerkennah d’un deuxième point de liaison avec le continent, alors qu’elle n’en possède qu’un jusque-là. De plus, la production de Petrofac représente un sixième de la production nationale de gaz naturel, ce qui est plus considérable que l’activité touristique, principalement intérieure, de l’archipel.

L’épineux dossier du développement régional

Les hôteliers accusent Petrofac comme le gouvernement de vouloir transformer la zone de Sidi Frej, et par extension l’archipel de Kerkennah, en une zone industrielle et de tuer ainsi le tourisme. Si aucune volonté explicite n’est affichée en ce sens par les autorités, il est vrai que les promesses non tenues quant au développement de la région s’accumulent. Une question récurrente en Tunisie, qui revient dans tous les conflits sociaux, dès lors que l’on s’éloigne des grandes villes. En 2014 déjà, l’ancienne ministre du Tourisme, Mme Amel Karboul, avait déterré un vieux projet d’écotourisme, datant de l’ère Ben Ali (2004). Le but était de créer une dynamique économique dans cet archipel de 15 000 habitants, dont le taux de chômage avoisine les 5,5 %. Mais selon les habitants sur place, rien n’a encore été réalisé.
Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira

ogie /  Tunisie /  gaz