En Italie, la recherche la plus fréquente sur les sites de films pornographiques est "maman." En France, c’est la "beurette", terme familier désignant les françaises d’origine maghrébine, qui fait fantasmer les consommateurs de films X. En Egypte, c’est le mot "arabe" qui est le plus recherché, selon l’outil Google Trends. Une préférence pour des vidéos mettant à nue des femmes voilées que confirment nos Observateurs.

En Egypte, l’accès aux sites pornographiques reste libre, à l’exception des contenus à caractère pédophile. Toutes les tentatives pour en interdire la libre consultation, notamment sous la présidence de l’islamiste Mohamed Morsi, ont échoué. "L’Egypte est le premier marché de films pornographiques dans le monde arabe. Les sites de journalisme indépendant et engagé comme Mada Masr sont bloqués, mais pas les sites pornographiques. Il y a un intérêt politique à permettre l’expérience de plaisirs virtuels pour libérer un peu de cette frustration sexuelle qui ronge la société égyptienne", souligne Adel Iskandar, professeur de communication, spécialiste de l’Egypte à l’Université Simon Fraser à Vancouver.

Selon les données Alexa, qui analyse le trafic du Web et fournit des statistiques au niveau mondial, quatre des plus grandes plateformes de films X en streaming font partie des cinquante sites les plus consultés en Egypte. L’Egypte est loin d’être une exception. Ce classement se vérifie pour la France, les Etats-Unis, l’Inde mais aussi des pays arabes comme la Syrie, le Liban, la Tunisie ou encore le Maroc. "Les Saoudiens sont aussi des grands consommateurs de films pornographiques, mais il est difficile de vérifier le classement car ils utilisent des techniques d'encryptions, pour accéder aux sites et déjouer la censure, qui brouillent les statistiques", souligne Adel Iskandar.

Sur ces plateformes de films pornographiques, les moteurs de recherche permettent de chercher une catégorie précise. Des vidéos mettant en scènes des femmes "latinos", "lesbiennes", "blacks" et même "arabes" et  "voilées" sont disponibles.

Mohamed (pseudonyme), 33 ans, est un visiteur occasionnel de ces sites. Il en a discuté avec ses amis qui sont comme lui diplômés de l’enseignement supérieur.

"Dans l'industrie pornographique, la femme est présentée comme arabe, alors qu’elle est le plus souvent blanche ou indienne. "


Nous avons tous des goûts différents en matière de films pornographiques. L’un aime les jeux de rôle, l’autre fantasme sur les "latinos". Je sais que l’industrie pornographique produit des films de femmes "arabes", "musulmanes" et "voilées". Il m’est arrivé, en surfant sur un site pornographique, de tomber sur ces vidéos. Le scénario est souvent le même. La femme est présentée comme arabe, alors qu’elle est le plus souvent blanche ou indienne. Elle est entièrement nue, mais garde un voile sur la tête, et s’adonne à des plaisirs charnels que la morale interdit.

"Pour moi, c'est comme fantasmer sur une soeur religieuse"

Pour moi c’est comme fantasmer sur une sœur religieuse qui a fait vœu de chasteté et que l’on imagine entrain de mordre dans le fruit défendu. Certains peuvent trouver cela excitant, mais moi ce n’est pas mon truc. En Egypte, on peut trouver des films amateurs, montrant des femmes arabes, en plein ébat, des "sex tape", enregistrées à l’insu et aux dépens de ces femmes. Quand ces vidéos sont révélées au public, elles font à chaque fois scandale. J’en ai déjà vues par curiosité, mais je ne fais pas partie de ceux qui font tout pour les trouver et y trouvent un plaisir certain.

Capture d'écran d'un site pornographique très visité en Égypte, résultats de la recherche avec le mot clé "hijab"

"Moi, ce qui me fait fantasmer, ce sont les films amateurs, les 'sex tape' arabes"

Abdallah (pseudonyme), 34 ans, journaliste, aime les films amateurs montrant des femmes arabes.

Moi, ce que je préfère, ce sont les vidéos avec des femmes égyptiennes, des femmes que je croise tous les jours. Des femmes qui comme mon épouse sont voilées mais que je ne peux approcher. En somme ce qui est "baladi", vraiment du pays, pas des milieux urbains et occidentalisés, de milieux conservateurs et traditionnels que j’ai connu enfant. J’aime moins les films produits par l’industrie pornographique. Ils sont de meilleure qualité, bien sûr, mais il manque de réalisme. Ce sont des actrices, au corps parfait, qui se mettent en scène. Et puis il est rare qu’il y ait des femmes arabes. La seule dont je me souviens est Mia Khalifa, une américaine d’origine libanaise. Mais elle aussi jouait et je la trouve superficielle.

"Il y a quelque chose d'excitant à voir des femmes voilées, morales, pudiques et modestes, se dévoiler"

Moi, ce qui me fait fantasmer, ce sont les films amateurs, les "sex tape" arabes, où l’on devine, car elles sont parfois de mauvaise qualité, de vrais ébats. Elles sont souvent difficiles à trouver. Parfois, avec un peu de chance, on les trouve en ligne. Comme l’histoire de ce salafiste, un membre du parti "Al-Nour ", un vrai étalon ! (le parti Al-Nour avait démenti l’affiliation – NDLR) ) Il avait séduit des femmes et eu des relations sexuelles avec elles. Il avait pris soin de tout filmer et gardait ses vidéos pour son propre plaisir. Mais un jour, son ordinateur est tombé en panne et les vidéos ont fuité pendant la réparation. Ces vidéos ont beaucoup circulé. Je comprends. Il y a quelque chose d’excitant à voir des femmes voilées, morales, pudiques et modestes se dévoiler et s’adonner à ces plaisirs-là, en dehors du mariage. C’est un tabou, une interdiction religieuse, qu’elles transgressent.


Capture d'écran de la "sex tape" montrant un membre supposé du parti Al-Nour

"J’aime surtout les films où l’homme se concentre sur le plaisir de la femme, mais c’est rare"

Fatimah, (pseudonyme) 25 ans, étudiante en histoire, est une consommatrice régulière de films pornographiques.

Je porte le voile et pour moi, ce fantasme de la sexualité de la femme voilée est d’abord occidental. Les petits copains que j’ai connus n’ont jamais rêvé de m’enlever mon voile. Bien sûr, la première fois que nous faisons l’amour ensemble, le plaisir est double. Ils découvrent mes cheveux et mon corps. Mais le voile ne relève pas de l’obsession comme en Occident. C’est comme un chapeau, rien de plus.

"Ca rapporte un certain succès de jouer la carte 'orientale' dans une industrie dominée par les blancs"

J’ai entendu parler des vidéos pornographiques de femmes voilées quand Mia Khalifa, 21 ans à l’époque, a été élue star numéro un du site Porn Hub. Cela n’a duré qu’une semaine mais le fait qu’elle soit libanaise d’origine a suscité l’intérêt de la presse. J’ai regardé sa vidéo. J’ai trouvé ça dégradant pour l’image des femmes musulmanes. Dans l’une de ses vidéos, elle se donnait à un homme en gardant le voile sur la tête pour signifier qu’elle est "musulmane". C’est ridicule, mais ça rapporte un certain succès de jouer la carte "orientale" dans une industrie surtout dominée par les blancs.

"En Islam, il est interdit de regarder des corps nus s'adonner à ce genre de plaisirs"

Il m’arrive de regarder des films pornographiques, quand je n’ai pas d’amoureux. Bien sûr, je culpabilise après les avoir regardés. En islam, il est interdit de regarder des corps nus s’adonner à ce genre de plaisirs. Il est aussi interdit d’avoir des relations sexuelles hors mariage. Je suis donc en transgression de ces règles religieuses, mais je ne suis pas la seule en Egypte.

En général, je ne fais pas de recherches précises. J’aime surtout les films où l’homme se concentre sur le plaisir de la femme, mais c’est rare. La plupart des vidéos sont réalisées pour répondre aux fantasmes des hommes. La femme est rarement respectée. Elle est souvent dominée et humiliée.

"Il y a souvent des scandales de 'sex tapes' arabes en Egypte"

Pour Adel Iskandar, professeur de communication, spécialiste de l’Egypte, à l’Université Simon Fraser à Vancouver, l’Egypte est un pays consommateur de vidéos de sexe arabes. Mais ce n’est pas le seul. C’est une tendance qui traverse le monde arabe.

En Egypte, seules la fabrication et distribution de films pornographiques sont illégales. A la différence des pays du Golfe, l’accès aux sites pornographiques est libre. Mais même en Arabie Saoudite, les internautes parviennent à contourner la censure en ligne. C’est bien sûr inavouable publiquement. Dans le monde arabe, la fornication est interdite en dehors du mariage et elle doit avoir lieu à portes fermées. Le mot arabe pour l’acte sexuel est "nikah" et c’est d’ailleurs le nom qui désigne le contrat de mariage. La pornographie est une transgression des règles religieuses, mais elle est largement consommée.

"En Egypte, les amateurs de films pornographiques aiment des femmes qui leur sont proches culturellement"

La production de films pornographiques n’est pas locale, l’industrie pornographique est étrangère et pourtant les consommateurs de films X dans les pays arabes aiment le sexe "arabe". Les amateurs de films pornographiques aiment des femmes qui leur sont proches culturellement. Ils désirent ce qu’ils côtoient mais auquel ils ne peuvent avoir accès librement. Des femmes arabes, égyptiennes, musulmanes, voilées. Mais dans ces films produits par l’industrie, les femmes sont rarement arabes. Ce qui explique l’éphémère succès de Mia Khalifa, qui elle était "vraiment" arabe. Ses tatouages en arabe, sa peau brune, ses yeux sombres, son origine libanaise ont fait d’elle une célébrité dans le monde arabe, la première star du porno arabe, suscitant curiosité, fascination, rejet et condamnation. Au Liban, je suis même tombé sur un graffiti qui exprimait le souhait, non sans ironie, qu’elle soit présidente. Un message qui exprimait avant tout le rejet des élites politiques par des activistes libanais.

Tatouage en arabe de Mia Khalifa, "Tous pour la nation, la gloire et la drapeau" est-il tatoué sur son avant-bras, compte Instagram de Mia Khalifa.

Mia Khalifa a aussi fait le buzz en Occident. Finalement, elle a fait se rencontrer fantasmes occidentaux et orientaux. D’un côté le corps de la femme arabe inaccessible que l’imaginaire occidental rêve de prendre et de dominer, de l’autre l’imaginaire oriental en quête de lui-même, d’un miroir de lui-même, d’une projection de lui-même dans cette femme "vraiment" arabe qui se dévoile au regard arabe.

"Ce qui plait tant est que ces vidéos soient vraies"

Pour pallier le manque de productions arabes, les Egyptiens se replient sur des vidéos produites localement, aux dépens des femmes. Il y a régulièrement des scandales de "sex tape" en Egypte. Des femmes piégées par des hommes alors qu’elles succombent au plaisir. La qualité de ces films est souvent très mauvaise, elles peuvent être floues, à peine audibles. Ce qui plait tant est qu’elles soient "vraies", elles ne mettent pas en scène, enregistrent un véritable acte sexuel, sont filmées en Egypte. Ces vidéos se monnayent, elles sont envoyées par téléphone, partagées par clé USB. Il faut faire partie de ces cercles ou attendre qu’elles soient révélées au public. C’est alors débattu publiquement. La réputation de la femme est ruinée, sa vie est condamnée. L’homme est plus souvent célébré. Ces "sex tapes" sont devenus un véritable phénomène de société. Une série produite cette année pour le Ramadan (Hatha al massa2), "Ce soir", qui a rencontré un immense succès, racontait justement les dessous de ces "sex tapes".

"Il n'y a pas eu de révolution sexuelle en Egypte... La consommation de films X ne diminuera pas"

Il n’y a pas eu de révolution sexuelle en Egypte, l’âge du mariage est retardé à cause du coût du mariage et du haut niveau de chômage. Dans ce contexte, la consommation de films X ne diminuera pas. Il est un moyen pour chacun de se libérer de ses frustrations et d’explorer même virtuellement sa sexualité. Une sexualité surtout construite sur les fantasmes des hommes, où la femme a peu de place pour exprimer ses propres désirs en toute dignité.


Graffiti "Mia Khalifa (star du porno) comme présidente !" Photo d'Adel Iskandar

Interview d'Abdallah recueillie par Ihab Hassan, journaliste à France 24.

Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone