Si vous êtes une femme cherchant à avorter dans le Kentucky, on ne peut pas dire que vous ayez l’embarras du choix. Il ne reste qu’une clinique autorisée à pratiquer cette opération : le centre chirurgical pour femmes EMW à Louisville. Ces dernières semaines, la clinique a été prise pour cible par des militants anti-avortement déterminés à faire complètement abolir la pratique dans cet État du centre-ouest des États-Unis.

La plupart des militants font partie d’"Operation Save America", un groupe anti-avortement religieux et fanatique qui affirme combattre "l’holocauste des avortements" sur son site Internet, ajoutant que leur organisation "prend la défense des enfants à naître, au nom de Jésus Christ".

Les manifestations du groupe sont principalement constituées de prières et de prêches devant des cliniques pratiquant l’IVG. Les manifestants sont généralement munis de pancartes montrant des images de fœtus mutilés et ensanglantés et distribuent des tracts diffamants dévoilant des données personnelles sur les employés de la clinique.

Un exemple de tract distribué dans la ville de Louisville par les militants d’"Operation Save America", portant le titre "Des assassins sont parmi nous" et donnant l’adresse d’une employée de la clinique. "Elle est votre voisine, cette femme assassine des bébés". Photo publiée sur Twitter par @502eire.

Le groupe est très actif sur les réseaux sociaux, où il invite ses abonnés à "Ignorer Roe". Une référence à l’arrêt Roe v. Wade rendu par la Cour suprême en 1973, qui a reconnu l’avortement comme un droit constitutionnel.

When words don't work... Praying for the end of abortion. Ignore Roe. Establish justice. Abolish abortion now. #OSAKentucky #OSA operationsaveamerica.org

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Chalk it up. Ignore Roe. Establish justice. Abolish abortion now. #OSA operationsavemerica.org

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Un "service religieux aux portes de l’enfer"

"Operation Save America" a manifesté en continu devant la clinique de Louisville du 22 au 29 juillet 2017. Un juge local a mis en place un périmètre de sécurité autour du centre pour protéger son personnel et ses patientes. Le directeur d’"Operation Save America", Rusty Thomas, a déclaré au journal local The Courier Journal que l’objectif était d’avoir "le premier État des États-Unis d’Amérique sans avortement" et que leur présence à l’extérieur de la clinique n’était pas une manifestation, mais plutôt un "service religieux aux portes de l’enfer".

Le Kentucky fait partie des sept États américains qui n’ont plus qu’une seule infrastructure médicale pratiquant l’avortement. La clinique EMW est la seule et dernière infrastructure médicale pratiquant l’avortement dans cet État. En 1978, il y en avait 17, en 2014 seulement trois. Des activistes locaux se battent pour que la clinique, qui pratique essentiellement cette opération, continue d’exister.

Les bénévoles accompagnants se tiennent devant les militants anti-avortement et leur tournent le dos. Photo publiée sur le site des bénévoles, Every Saturday Morning.

"Les manifestants connaissent nos noms. Ils peuvent être violents"

Notre Observatrice Christine est une bénévole qui escorte les patientes du trottoir à la clinique. Pour faire barrage au flot d’insultes des militants anti-avortement, elle discute avec les femmes venant avorter. Elle a demandé à garder l’anonymat.

La clinique a pratiqué des avortements sans encombre depuis plus de 20 ans. Les gens peuvent faire six heures de route pour venir. Je ne pense pas que les personnes devraient subir des humiliations pour une quelconque visite médicale. En tant qu’accompagnants, nous ne pouvons pas les empêcher, mais nous pouvons leur proposer de marcher avec elles et, si elles disent non, nous respectons ce choix. Nous ne sommes pas des agents de sécurité.

Des accompagnants tournent le dos aux militants anti-IVG. Photo du site Internet des accompagnants, Every Saturday Morning.

Je suis bénévole depuis quatre ans, on le fait tous sur notre temps libre. Par exemple, je pars au travail juste après l’ouverture des portes de la clinique, quand les patientes sont toutes entrées. Comme ça, on part quand tout le monde a été accompagné à l’intérieur. Mais, quand les patientes repartent, il y aura toujours des gens pour les harceler.

Des opposants utilisent le parking [réservé au personnel et patientes] du centre pour harceler le personnel de la dernière clinique pratiquant l’avortement dans le Kentucky.

Des opposants sont en train de regarder par-dessus l’épaule des accompagnants de @LouClinicEscort, mais ils résistent.

Les manifestants sont là tout le temps. Ils connaissent nos noms, ils peuvent être assez violents. Mais nous devons rester concentrés sur le client.

Les manifestants essaient de stigmatiser l’avortement – la honte constitue l’essentiel de leur rhétorique. Ils disent : "Nous sommes contents que vous ayez peur, nous sommes contents que vous soyez contrariées." Quand je marche avec des clients, je leur parle de choses banales comme la circulation ou la météo pour détourner leur attention.

Tous les jours, des manifestants bousculent et poussent, ou ne respectent pas l’espace personnel d’une personne, mais jusqu’à maintenant il n’y a pas eu de comportement vraiment violent, même si la tension reste forte.

Vous pourriez penser que ce sont des accompagnants, mais en fait non. Les opposants portent souvent des gilets pour tromper les patients.

Un gouverneur "pro-vie assumé"

En plus de ces manifestations quotidiennes, le gouverneur du Kentucky Matt Bevin, qui se décrit comme un "pro-vie assumé" veut écarter toutes les mesures qui facilitent l’avortement.

Des opposants bloquent le trottoir menant à la clinique EMW.

L’environnement hostile qui entoure le centre EMW est représentatif d’un climat anti-avortement en légère augmentation à l’échelle nationale. La Fédération nationale de l’avortement (National Abortion Federation, NAF) répertorie depuis 1977 les dérangements et le harcèlement subis par ceux qui pratiquent l’avortement.

Selon des recherches publiées en 2016, l’augmentation "d’un large spectre de tactiques d’intimidation pensées pour perturber le soin médical dans les infrastructures, comme le vandalisme, les manifestations, les obstructions, les invasions, les intrusions dans des propriétés privées, les cambriolages, les traques, les agressions, les coups et blessures et les menaces à la bombe" a été constatée. Les recherches observent également une "intensification" du harcèlement en ligne et des discours de haine, notamment après l’élection présidentielle de novembre 2016.

Les opposants ont mis en ligne des enfants devant les accompagnants de la clinique pour les faire prier, les mains levées. Ils se sont donc retournés ce jour-là.

Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist