Dans les régions rurales indiennes, certaines femmes n’ont pas les moyens d’acheter des serviettes hygiéniques ou des morceaux de tissu. Pour absorber leur flux menstruel, elles sont contraintes d’insérer de la terre ou des cendres dans leurs sous-vêtements. Notre Observateur a recueilli leurs témoignages et dénonce un abandon de l’État.

Le gouvernement indien a dévoilé fin mai 2017 une réforme fiscale qui attribue une taxe à un produit en fonction de son degré d’utilité. Les serviettes hygiéniques ont été placées dans la catégorie des "produits de luxe", taxés à hauteur de 12%.

En Inde, cette annonce a fait scandale. Plusieurs associations féministes ont pointé du doigt l’absence de taxes pour des produits comme les préservatifs et les moyens de contraception. La députée de l’opposition Sushmita Dev (Congrès national indien, centre-gauche) a recueilli plus de 300 000 signatures pour une pétition réclamant que les produits hygiéniques soient détaxés.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux Indiens ont réagi via le hashtag #LahuKaLagaan (Taxe sur le sang).

Cette jeune femme interpelle sur Twitter Narendra Modi, le Premier ministre, et Arun Jaitley, le ministre des Finances. "Si je le porte comme un sindoor [poudre de couleur rouge que portent les femmes mariées, entre les yeux et/ou à la racine des cheveux], peut-il être exempté de taxes s’il vous plait ?", écrit-t-elle. Cette poudre cosmétique est exempte de taxes.


"Les femmes mettent de la terre dans leurs sous-vêtements"

Notre Observateur Amir Abbas, étudiant en histoire de 21 ans, a pris connaissance de ce problème grâce au hashtag. Il a alors participé au projet Video Volunteers en réalisant avec quatre camarades un reportage amateur sur la façon dont les règles sont appréhendées dans les zones rurales du pays.

Video volunteers est une plateforme de journalisme citoyen indienne qui dispense des formations journalistiques à des volontaires pour qu’ils puissent raconter en vidéo ce qui se passe dans leur communauté.

Nous nous sommes rendus dans différents villages de la province de Bihar. Sur place, le problème était beaucoup plus grave que ce que nous croyions. Nous avons vu que, non seulement les femmes utilisent de vieux morceaux de tissu, mais qu’elles utilisent surtout de la terre, de la poussière ou des cendres. Elles mettent la terre dans leurs sous-vêtements, en contact direct avec la peau. À cause de cela, elles contractent des infections ou des cancers de l’utérus.

Pour ces femmes très pauvres, acheter un paquet de serviettes hygiéniques c’est renoncer à sept jours de nourriture pour toute la famille. Pour la plupart, elles n’ont même pas les moyens d’utiliser du tissu, puisque qu’elles n’ont que deux ou trois vêtements. Pour elles, le tissu est précieux et rare.

Un paquet de serviettes hygiéniques. Capture d'écran du reportage de Video volunteers.

En Inde, une seule serviette hygiénique coûte en moyenne 12 roupies, soit 0,15 euros, rapporte CNN. Ce prix peut paraître faible mais il est en fait très élevé pour les Indiens, qui touchent en moyenne l’équivalent de 250 euros par mois.

"Les femmes sont perçues comme impures quand elles ont leurs règles"

À Bihar, il y a beaucoup d’histoires de femmes qui sont mortes des suites d’infections vaginales causées par ces pratiques. Dans notre reportage, nous avons interviewé un médecin qui est très préoccupé par cette situation.

Dans le reportage co-réalisé par notre Observateur, les jeunes journalistes citoyens demandent à un médecin : "Quels sont les avantages liés à l'utilisation de serviettes hygiéniques ?". Le docteur S. M. Shabir leur répond que "cela va prévenir l'apparition d'infections du vagin et du tube utérin".

Si les infections sont nombreuses, c’est aussi à cause de la mentalité patriarcale qui domine le pays. En Inde, les femmes sont perçues comme impures quand elles ont leurs règles. Elles ne parlent presque jamais de ce sujet avec leurs maris, qui trouvent généralement que leurs femmes sont sales à cette période de leur cycle hormonal. Dans beaucoup de familles, on leur interdit de cuisiner, de toucher les légumes en saumure voire de faire des câlins à leurs enfants. L’accès aux temples de toutes religions confondues leur est également interdit.

"Il est strictement interdit aux femmes d’entrer pendant leurs règles. Il leur est demandé de maintenir la sainteté des temples", peut-on lire sur ce panneau affiché à l’entrée d’un temple. Photo publiée en 2012 sur le blog d’un danois expatrié en Inde.

"Ma mère m’a dit que je devais utiliser des morceaux de tissu pendant mes règles"

Notre Observateur Amir a réalisé la vidéo avec quatre autres volontaires : Zafar Iqbal, Navita Devi, Tanju Devi et Guddi Kumari. Cette dernière, une jeune femme résidant à Sitamarhi, dans la province de Bihar, a raconté à notre Observateur son expérience en tant que jeune femme indienne ayant grandi dans un milieu rural et pauvre.

Quand j’étais jeune et que j’ai eu mes règles pour la première fois, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. J’avais peur de dire à ma mère que je saignais. J’ai donc décidé de le lui cacher. J’en ai ensuite parlé avec une amie qui m’a dit de le dire à ma mère et j’ai ainsi pu avoir le courage de le faire. Ma mère m’a donc dit que je devais utiliser des morceaux de tissu pendant mes règles, ce que j’ai donc fait. J’avais honte donc je cachais ces morceaux de tissu de tout le monde et je les faisais sécher à l’intérieur, dans un endroit sombre, pour que personne ne les voie [ce qui favorise la prolifération de bactéries, NDLR].

Des morceaux de tissu utilisés par les femmes quand elles ont leurs règles, ici séchés à la lumière. Capture d'écran Video volunteers.

Mais, quand je suis entrée en contact avec des associations et des femmes activistes j’ai compris qu’il fallait utiliser des serviettes hygiéniques. J’ai alors réalisé que ces morceaux de tissu ne sont pas du tout une bonne alternative aux serviettes hygiéniques.

Seulement 12 % des femmes ont accès aux serviettes hygiéniques

Selon une étude publiée en 2011, seules 12 % des femmes indiennes ont accès à des serviettes hygiéniques pendant leurs règles. L’étude précise que les 88 % restantes utilisent des "alternatives choquantes comme du tissu non-aseptisé, des cendres et des granulés". Chez ces femmes, les infections de l’appareil génital sont 70 % plus fréquentes. Pour l’immense majorité d’entre elles, 70 %, le principal frein à l’utilisation de serviettes hygiéniques serait leur coût trop élevé.

Dans la deuxième partie de cette enquête, notre Observatrice engagée Priyanka N Jain présente différentes alternatives saines et durables aux serviettes jetables. 

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :
Inde : Des alternatives saines et durables pour les règles des femmes (2/2)


Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas