Depuis fin juillet, la ville d’al-Awamiya et ses alentours sont plongés dans un climat de guerre : blindés, pelleteuses et tirs d’obus rythment la vie de la population civile qui s’y trouve encore, prise au piège des affrontements entre les forces de sécurité saoudiennes et les rebelles chiites armés.

Dans ces vidéos envoyées par nos Observateurs sur place, on voit successivement : la destruction du quartier historique d'Al-Awamiya, les véhicules blindés de l'armée saoudienne sillonner la ville et les rebelles chiites au combat.


Les soulèvements sont ponctuels depuis février 2011 à al-Awamiya, ville de la région de Qatif, dans la province orientale de l’Arabie saoudite, sur le golfe persique. Cette région, peuplée par la minorité chiite du royaume wahhabite, avait en effet rejoint la vague de soulèvements dits du "printemps arabe", à cause de la marginalisation, dont souffrent ses habitants.

Depuis, la situation ne cesse d’empirer, régulièrement ponctuée de combats entre rebelles armés chiites et forces de l’ordre, qui font une dizaine de morts chaque année. La dernière escalade a eu lieu avec l’exécution, en janvier 2016, du leader de l’opposition chiite Nimr al-Nimr, accusé de terrorisme et de semer la discorde entre les communautés chiite et sunnite.

Un quartier entièrement rasé

Lors de ces affrontements, les rebelles chiites ont pris l’habitude de se réfugier dans le quartier d’al-Moussawara, soit la partie historique de la ville, connue pour ses ruelles étroites et ses maisons collées les unes aux autres, afin d’échapper aux arrestations.

Face à cette situation, la réponse des autorités saoudiennes a été radicale : décision a été prise de raser les 488 maisons du quartier d’al-Moussawara et de construire un nouveau quartier à la place, composé de tours et de parcs. Les officiels saoudiens ont également promis que les familles qui y vivent recevront un dédommagement et seront relogées ailleurs, dans la région de Qatif.

Capture d'écran d'une vidéo montrant une pelleteuse à l'oeuvre dans le quartier d'Al-Moussawara.


L’opération de destruction a ainsi commencé le 10 mai dernier, sous le regard très attentif des forces de l’ordre "chargées de protéger les ingénieurs et les ouvriers", ce qui a eu pour conséquence la reprise des affrontements avec les rebelles armés. Cette opération a été vivement condamnée par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme qui a dénoncé le 24 mai 2017 une "violation des droits de l’Homme" de la part des autorités saoudiennes. Il a sommé ces dernières de "cesser immédiatement les travaux de destruction en cours" de ce quartier, "dont l’histoire remonte à plus de quatre cents ans". L’agence onusienne a également dénoncé les conséquences de cette opération sur la population civile, entre déplacés, morts et blessés.

Lire sur les Observateurs >> Vidéo : scènes de guerre dans une ville chiite assiégée en Arabie saoudite

"Une punition collective"

Depuis le 26 juillet, les événements ont pris un nouveau tournant et la violence est montée d’un cran, avec l’intervention des services spéciaux saoudiens. Nos Observateurs, qui préfèrent garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, se trouvent sur place et dans les villes voisines d’Al-Qadih et Al-Bahari, qui se situent à un kilomètre d’Al-Awamiya. Selon eux, les services spéciaux ont élargi le périmètre de leurs opérations au reste de la ville, et les trois villes sont désormais complètement encerclées, ne laissant qu’un seul point d’accès, par la ville voisine de Qatif. L’un de nos Observateurs affirme :

Les blindés et autres véhicules militaires sillonnent régulièrement les rues désertées, et plusieurs points de contrôle ont été établis. Les forces de l’ordre ont également creusé des tranchées pour empêcher les voitures de circuler. Les tirs d’obus et de roquettes rythment nos journées et font trembler les murs de nos maisons. Les gens ont peur, car tout le monde est suspect aux yeux des forces de l’ordre, qui accusent les habitants de soutenir les combattants. Elles n’hésitent pas à tirer, même sur des civils. C’est une punition collective qu’elles infligent à l’ensemble de la ville.

Exode forcé

Les destructions des maisons et les combats dans la ville ont forcé une grande partie de la population à fuir vers les villes voisines. On estime aujourd’hui le nombre des déplacés à 20 000, soit les deux tiers de la population d’al-Awamiya. Un autre de nos Observateurs témoigne :

La plupart de ces gens n’ont pas choisi de partir, malgré la menace de destruction de leurs maisons. Certains amis m’ont affirmé que les forces de l’ordre tiraient sur les maisons, de manière anarchique, afin de les pousser à partir. Je connais des familles qui ont fait des demandes officielles pour être relogées par l’État, comme promis. Mais elles se sont retrouvées à des dizaines de kilomètres de chez elles, à 5 ou 7 dans un grand studio.

Selon les sources locales, le nombre de morts depuis le début des combats s’élève à 25, dont 12 personnes tuées cette semaine. Trois parmi elles étaient des policiers.

Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira