Observateurs

Quand on évoque l’Afghanistan et ses habitants, il y a plus de chance de penser à des femmes en burqa et des hommes à la barbe fournie qu’à de jeunes et dynamiques créateurs de mode. Il en existe pourtant aujourd’hui à Kaboul, où une jeune femme a lancé une marque de prêt-à-porter qui a su s’imposer sur un créneau haut de gamme depuis 2015, malgré les critiques et les menaces.


Laman signifie "jupe" en ancien persan et c’est le nom de la marque lancée il y a deux ans par Rahiba Rahimi, une jeune Afghane de 24 ans, qui a étudiée à l’école américaine de Kaboul et est diplômée de droit, et Khaled Wardak, diplômé d’une école de mode à Londres.

En Afghanistan, la mode traditionnelle pour les hommes est de porter un pantalon ample ou le courti, une longue chemise, avec des couleurs froides, blanc, noir, beige. Les femmes, elles, sont encore nombreuses à porter la burqa dans l’espace public. C’est parce qu’ils ont senti, notamment au sein de la jeunesse, une envie de changement de style, que Khaled et Rahiba se sont lancés il y a deux ans.

Cette envie vient, selon eux, notamment, des séries télévisées qui marchent en Afghanistan, comme la série américaine Prison Break, ou la série turque La Vallée des loups, dans lesquelles les protagonistes sont habillés à l’occidentale, avec des vêtements plus cintrés. Rahiba et Khaled ont investi leur propre argent pour se lancer. Avec succès, puisqu’ils emploient aujourd’hui 30 personnes.



"Nous créons un style moderne, inspiré des motifs et des habits afghans"

Nous avons établi en 2015 un partenariat avec Afghan Star [un télé-crochet musical] en vertu duquel nous habillions les candidats mais aussi le jury. Ça nous a aidés à nous faire connaître et à nous lancer.

J’ai toujours adoré le dessin de vêtements et j’ai appris à dessiner seule. C’est moi qui dessine les vêtements des femmes, Khaled ceux des hommes. J’ai depuis longtemps l’idée de dessiner des robes de qualité et bien coupées, je me suis toujours demandé pourquoi nous n’aurions pas plus de diversité dans l’offre de vêtements ici et pourquoi les Afghans avaient arrêté de porter des vêtements colorés avec des motifs traditionnels.



"Nous dessinons des vêtements de telle sorte qu’ils restent acceptables par la société afghane"

Nous dessinons des vêtements de telle sorte qu’ils restent acceptables par la société afghane, en gardant l’ampleur et la longueur nécessaire pour ne pas choquer. De même nous évitons de faire des vêtements trop ouverts, qui laisseraient trop voir la peau. Une robe qui laisserait apparaître la peau d’une femme, même de façon infime, ne serait pas tolérée. Une partie de nos vêtements est prévue pour être portée en public, à l’extérieur, une autre en privé. Ces vêtements-là sont un peu plus ouverts.

La plupart des vêtements qu’on trouve ici viennent du Pakistan, d’Inde ou de Turquie. Les jeunes Afghans s’identifient aux stars de ces pays, ils ont envie de s’habiller comme eux. Nous, ce qu’on veut, c’est créer un style moderne, inspiré des motifs et des habits afghans.


Nous avons fait face à beaucoup de difficultés quand nous nous sommes lancés. Être créateur de mode en Afghanistan, c’était comme se lancer sur une route non pavée, personne ne s’y était vraiment essayé avant. Il a fallu tout chercher et comprendre nous-mêmes, les autorisations, la ligne de production, la recherche de fournisseurs, le marketing et même la recherche de mannequins.

"C’est possible d’être mannequin en Afghanistan, à la condition de ne pas être afghane"

Une autre difficulté à laquelle nous avons fait face, ça a été de trouver des travailleurs qualifiés. Tous les couturiers ici ont un style très similaire, issu de la vieille école, et c’était très loin de ce que nous voulions. Il a fallu que nous convainquions nos employés de coudre selon nos dessins. Lors de notre premier défilé à Kaboul en 2015, elles ont été très critiquées et nous avec. Il n’était pas bien vu pour une femme de faire cela. Ces quatre filles n’ont plus jamais voulu travaillé avec nous, elles ont affirmé qu’elles avaient reçu des menaces.

Finalement, lors d’un de nos évènements à l’ambassade, nous avons demandé à des employées de l’ambassade américaine si elles voulaient bien être nos modèles, elles ont accepté, de même qu’une jeune femme lithuanienne récemment. C’est possible d’être mannequin en Afghanistan, à la condition de ne pas être afghane.


715 euros pour un costume

Il reste que les vêtements de Laman ne sont pas franchement accessibles à tout le monde : un costume pour homme coûte environ 715 euros, un t-shirt pour femme autour de125 euros. Des prix que Rahiba juge "un peu "plus élevés que la moyenne… Mais en l’occurrence, à Kaboul, nos Observateurs affirment qu’on trouve ces vêtements pour respectivement 4 euros et 34 euros. Le salaire moyen en Afghanistan étant d’environ 135 euros, l’offre de Laman vise donc clairement les classes supérieures.

L’industrie du textile en Afghanistan n’est pas vraiment importante. Il y a quelques petites entreprises en plus de la nôtre mais rien de conséquent. Néanmoins, le marché se développe, on voit que des filles ont envie de mettre des choses différentes, certaines raccourcissent les robes qu’elles achètent, y ajoutent un élément, c’est le signe que ça bouge.

Khaled (en costume rayé) et Rahiba (à droite) et des membres de l'ambassade américaine.

Les deux jeunes fondateurs de Laman disent ne pas avoir de reçu de menaces des Taliban ni de quelconques groupes, mais concèdent avoir eu très peur pour leur sécurité à leur débuts. Ils se sentent désormais "plus forts" grâce à leur succès, dit Rahiba.

L’Afghanistan a importé pour près de 208 millions d'euros de textile et d’habillement en 2015, essentiellement de Chine, du Pakistan, des Émirats arabes unis et de l’Iran, une somme en augmentation considérable.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste