La réserve de Sarambwe, à l’est de la République démocratique du Congo abrite une vingtaine de gorilles des montagnes, une espèce en voie de disparition. C’est là qu’un Congolais autodidacte, Jean-Paul Kambere, a fait de leur protection la mission de sa vie. Une mission essentielle mais complexe, sur un terrain traversé par des conflits sanglants et menacé par la déforestation.

Le gorille des montagnes est depuis 2016 classé en "danger critique" d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Au total, il n’en resterait plus que 880 dans le monde, répartis entre la RD Congo, le Rwanda et l’Ouganda.

Dans la province troublée du Nord-Kivu, à quelques kilomètres au nord de Goma, la petite réserve de Sarambwe abrite entre 17 et 23 gorilles des montagnes, selon les chiffres des associations locales et de l’ICCN (Institut congolais de la conservation de la nature).

Des rebelles maï-maï et hutus dans la réserve

Mais cette réserve de 900 hectares, contiguë au parc national de Bwindi situé en Ouganda, est régulièrement occupée par des groupes armés. Depuis plusieurs années, des associations de défense de l’environnement dénoncent la présence, dans la réserve, de miliciens appartenant aux Maï-Maï - un groupe local d’autodéfense, de rebelles hutus rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ou encore de militaires ougandais et congolais.

Cette insécurité rend très dangereux le travail auprès des gorilles dans la zone. Mais cela n’empêche pas les habitants du village de Sarambwe, mitoyen de la réserve, de s’organiser pour protéger les gorilles, sous l’impulsion notamment de Jean-Paul Kambere qui, depuis son adolescence, consacre bénévolement sa vie aux grands singes. Notre Observateur Joseph Tsongo, journaliste indépendant et blogueur congolais, s’est rendu sur place et l’a rencontré.

Des pisteurs de l'association Objectif Brousse, qui intervient avec Jean-Paul dans la réserve. Photo : Joseph Tsongo.

"Les villageois diabolisaient les gorilles, Jean-Paul les a sensibilisés à leur cause"

Pour conserver l’habitat des gorilles et sensibiliser à leur protection, Jean-Paul Kambere travaille dans l’ombre depuis plusieurs années. Selon lui, il y a environ 17 gorilles aujourd’hui dans la réserve [23 selon les chiffres envoyés par l’ICCN à France 24, NDLR]. Il avait tout juste 15 ans lorsqu’en 2003, il rejoint l’équipe de la Réserve communautaire des gorilles de Sarambwe (Recogasa), mise en place par les communautés locales.

Analphabète, Jean-Paul n’est jamais allé à l’école et a appris lui-même à reconnaitre les traces des gorilles, grâce à leurs excréments, leurs nids et leurs traces de pas. Il s’est passionné pour leur cause et il est aujourd’hui le principal interlocuteur des associations locales et internationales sur place.

Excréments de gorilles dans le domaine de Sarambwe. Photo : Joseph Tsongo.

Alors que les villageois diabolisaient les gorilles, il a mené pendant plusieurs années, bénévolement, des campagnes de sensibilisation à leur cause, pour les inciter à arrêter de déposer des pièges ou de cultiver du bois dans la réserve.

"Il serait même resté dans la réserve pendant l'occupation du M23"

Dans le village, on raconte même que Jean-Paul est resté dans la forêt auprès des gorilles pendant les dernières occupations rebelles du CNDP et du M23. [Le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) est un groupe armé devenu parti politique et un allié de la majorité présidentielle. En 2009, le mouvement M23, en conflit avec le président congolais Joseph Kabila, a émané de ce parti déclenchant de nouvelles violences en RD Congo, NDLR.]

En 2005, l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), qui – selon les sources locales – doutait jusqu’alors de la présence de gorilles à Sarambwe, a reconnu l’action de Jean-Paul. Alors que cette réserve était seulement gérée par les communautés locales, l’institut est venu s’impliquer sur le terrain, déployant notamment des patrouilles d’écogardes en charge de suivre et protéger les gorilles. Mais pour les locaux, l’ICCN n’a jamais vraiment participé au travail de protection et a laissé la réserve à l’abandon, notamment à cause de l’insécurité dans la zone.

C’est seulement en 2010 que l’association française Objectif Brousse, active dans le secteur, a décidé de véritablement travailler avec Jean-Paul et de lui donner des moyens.

Des pisteurs de l'association Objectif Brousse, dont Jean-Paul Kambere, à gauche.  Photo : Joseph Tsongo.
Le travail de Jean-Paul Kambere a permis à Objectif Brousse et son partenaire local le Ceped (Centre d’éducation pour la protection de l’environnement et le développement durable) d’établir des cartographies précises de la réserve. La dernière en date, réalisée en mai 2017, indique notamment les zones qui ont été touchées par des feux de brousse (voir carte ci-dessous).


Des gorilles entre déforestation et écotourisme

Car Objectif Brousse explique qu’il faut aussi y ajouter une autre menace humaine, celle de la déforestation. Selon les informations qu’elle a transmises à France 24, 57 hectares de forêt ont été brûlés depuis le 14 avril 2017. Ces départs de feu sont bien souvent volontaires, estime Xavier Gilibert, le président de l’association. "Ce sont les agriculteurs qui mettent le feu pour pouvoir ensuite transformer la terre en terrain agricole ", a-t-il regretté. Et le phénomène existe des deux côtés de la frontière.

Objectif Brousse dénonce également la présence de militaires ougandais à l’est de la réserve, le long de la frontière entre l'Ouganda et la RD Congo. L’ICCN a confirmé à France 24 que des militaires et des écogardes ougandais étaient déployés du côté congolais. "Ils érigent des barrières afin de garder plus de gorilles en Ouganda dans le but de développer l’écotourisme", affirme à France 24 Paul N'Lemvo, directeur de cabinet de l’ICCN. Xavier Gilibert confirme : "Les gorilles n’ont pas de passeport et traversent les frontières comme ils veulent, ça peut faire du ‘rififi’". En somme, chaque pays voudrait en avoir autant que possible sur son territoire.

Benoit Kisuki, chargé de suivi des conventions internationales au sein de l’ICCN, assure néanmoins à France 24 qu’une réunion, qui a eu lieu en juin 2017 entre les deux pays, a abouti à l’engagement du respect du libre déplacement des gorilles. Également contactée à ce sujet, l’armée ougandaise nie tout déploiement en dehors de son territoire et n’a pas souhaité s’appesantir sur le sujet, malgré nos questions.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet