Daly Hassan est maquilleuse et le mois dernier, elle était encore une parfaite inconnue en Égypte. Mais il aura suffi d'un clip, publié sur Facebook le 11 juillet dernier, pour qu'elle devienne une sensation médiatique. Jugée "étrange", "dérangeante", "vulgaire" et surtout de "piètre qualité", la vidéo, et la chanson, avec ses paroles allusives, sont l’objet de toutes les railleries en ligne.

Ce clip, manifestement réalisé avec un budget minimum, cumule déjà plus de 5 millions de vues sur YouTube. Le scénario de ce clip au genre inclassable est simple. Un jeune homme courtise une jeune femme qu’il dit aimer "depuis 100 ans". Mais lorsqu’il s’approche de chez elle, il se fait recevoir avec des coups donnés par la mère de la jeune femme. Il la retrouve ensuite dans une fête foraine, où elle lui dit rêver qu’il la "mette sur une balançoire". Après avoir menacé de le tuer (notamment via l’intervention d’un improbable homme chauve, musclé, à l’immense moustache), la famille accepte que les deux amoureux se rencontrent et se fiancent.

Le clip avec Daly Hassan

L’interprète masculin, Ahmed Abu Chama, était lui aussi inconnu, mais c’est Daly Hassan qui fait sensation, avec son maquillage très appuyé mais aussi les paroles qu’elle prononce. La chanson s’appelle "Rakbini Al Mourguiha", que l’on pourrait traduire par "Mets-moi sur la balançoire", et c’est ce que répète Daly Hassan pendant une bonne partie du clip, ajoutant : "C’est agréable, c’est confortable". L’allusion sexuelle de la balançoire est évidente : "C’est le mouvement de va-et-vient qui est sous-entendu", explique Adel Iskandar, professeur de communication et spécialiste de l’Égypte à l’Université Simon Fraser à Vancouver.

Dans une société conservatrice comme l’Égypte, le caractère sexualisé de certaines des paroles et le ton avec lequel elles sont prononcées, tranche. Mais ce n’est pas le seul élément qui amuse ou fascine les Égyptiens qui ont regardé ce clip.

Le physique de la chanteuse du clip a fait l'objet de très nombreux commentaires en ligne. Il ne correspond pas aux critères de beauté, même si "la beauté est relative", dit un Youtubeur avec sarcasme. Son visage maquillé comme "un pot de peinture" fait sensation. Une Youtubeuse croit avoir trouvé les clés du succès en regardant le clip : il suffirait de se maquiller comme "l’héroïne" du clip pour devenir une célébrité. Elle s’y applique un fond de teint blanc, un blush rouge, du mascara noir, des lentilles de couleurs et suscite les réactions amusées des internautes.



Sur les réseaux sociaux, ce clip a suscité des milliers de commentaires. Des Youtubeurs se sont même prêté à des analyses en vidéo de cet ovni musical pour expliquer, non sans sarcasme, les ressorts de son succès. Dans une vidéo, l’un d'eux déconstruit le clip séquence par séquence, épinglant le jeu des acteurs, et qualifiant, l’air faussement offusqué, leurs voix d’"horribles".


Dans une autre vidéo vue plus de 380 000 fois, un Youtubeur s’attache notamment à commenter la piètre réalisation de ce clip, plein d’incohérences dans l’enchaînement des plans. Il explique notamment que la mère menace le garçon (en faisant un signe de la main sur le menton) alors qu’elle l’a déjà frappé et chassé de chez elle.


Totalement nul de l’avis général, ce clip fait pourtant sensation. C’est justement "parce qu’il n’est rien" qu’il a du succès conclut un internaute.

"Un marché pour les contenus absurdes se développe en Égypte"


Adel Iskandar, professeur à l’université Simon Fraser à Vancouver, analyse l’émergence de cet étrange succès.

Le succès de ce clip s’inscrit dans un phénomène étonnant. Un marché pour des contenus absurdes se développe en Égypte. Ce clip est inqualifiable. S’agit-il d’une vidéo qui se moque des grosses productions ? Ou d’une vidéo qui veut les imiter avec peu de moyens ? Les acteurs jouent-ils un rôle ou sont-ils comme dans la vie de tous les jours ?

Les interviews qu’a données Daly Hassan, qui ont été vues pour certaines près de 800 000 fois, peuvent aider à répondre. Elle rêve d’être célèbre dans tout le monde arabe, c’est ainsi qu’elle l’exprime.

Daly Hassan dit vivre les "plus beaux moments de sa vie"

Pour l’instant, c’est sa voix nasillarde, son visage bien trop peinturluré, les phrases à caractère sexuel qu’elle chante, sa façon de danser, les habits très moulants qu’elle porte, qui suscitent les commentaires, mais aussi le fait qu’elle soit issue d’un milieu populaire, comme le reflète le clip : la foire où sont tournées certains passages est fréquentée surtout par les classes populaires. C’est son étrangeté, dont tous les commentateurs aiment se moquer, qui peut la rendre célèbre, même si cela risque d’être éphémère, le public peut se lasser vite de l’étrangeté.

Ces commentaires sont très souvent sexistes et témoignent d’un mépris à l’égard de son niveau social. C’est vraiment le regard de membres de la catégorie sociale supérieure qui transparaît. Cette jeune femme est jugée et ridiculisée car elle imite avec maladresse les codes d’une catégorie sociale supérieure à la sienne, à laquelle elle aimerait appartenir, sans succès. Daly Hassan portait le voile, a décidé de ne plus le porter et de s’habiller de façon plus osée pour correspondre aux attentes et goûts de la catégorie sociale supérieure. Elle ne maîtrise pas les codes, les imite mal et c’est ça qui fait l’objet de tant de moqueries : par exemple, il est impossible de parler de façon aussi sexuelle publiquement pour quelqu’un d’une catégorie plus aisée, même de tendance libérale.

Mais elle croit bien faire. Il est bien possible que le producteur [une petite maison de production "Rahil intaj cinema’i"] de ce clip ait compris l’intérêt d’exploiter le désir d’ascension sociale des plus pauvres au prix de leur ridiculisation et de leur humiliation.
Daly Hassan reçoit le prix du meilleur clip aux Oscars d'Égypte. Page Facebook de Daly Hassan.

Pour cette prestation jugée "décadente" ou "vulgaire" par de très nombreux Egyptiens, Daly Hassan a pourtant remporté le prix du meilleur clip aux Oscars d’Égypte, un festival qui malgré son nom, n’a que peu d’importance dans le paysage culturel égyptien. La chanteuse en est néamnmoins ravie.

Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone