Trafic de drogue, échanges de tirs, occupation policière : dans la favela du Complexo do Alemão à Rio, la violence est quotidienne et les habitants en sont souvent les victimes collatérales. Pour soigner les personnes blessées par des balles perdues ou souffrant de douleurs liées au stress ou à la prise de drogue, une kinésithérapeute a ouvert une clinique spéciale. Et elle consulte gratuitement.

Depuis le début de l’année dans l’État de Rio de Janeiro, 632 personnes ont été victimes de balles perdues. Parmi elles, 67 sont décédées, soit une moyenne d’un mort tous les trois jours. Ces chiffres ont été révélés jeudi 6 juillet par le quotidien brésilien O Globo, qui cite une étude de la police civile.

Dans le Complexo do Alemão, l’une des favelas les plus violentes de Rio, les affrontements sont quotidiens. En mars dernier, deux Observateurs nous avaient déjà fait part de la situation dans ce quartier où les policiers vont même jusqu’à squatter chez l’habitant pour traquer les trafiquants.

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"Dans le Complexo do Alemão, tout le monde est souffrant"

Pour Mônica Cirne, kinésithérapeute, ces tensions ont des conséquences directes sur la santé physique des habitants. Depuis plusieurs années, la médecin de 49 ans a donc ouvert un institut de kinésithérapie dans le quartier pour soigner les victimes de balles perdues, d’accident vasculaire cérébral, mais aussi les personnes souffrant de douleurs liées à des chocs traumatiques ou à la prise de drogue. Appelé "Instituto Movimento & Vida" (Institut Mouvement et Vie), ce centre est entièrement financé par des dons.

J’ai habité 28 ans dans le Complexo do Alemão. Je connais très bien le climat de terreur qui y règne. Les habitants en sont les premières victimes : on ne sait pas toujours si l’on va rentrer chez soi en vie, on craint de se prendre une balle perdue lors des échanges de tirs. C’est très angoissant pour la population. Je ne pense pas m’avancer en disant qu’aujourd’hui, dans le Complexo do Alemão, tout le monde est souffrant.

L'institut de Monica. Photo : page Facebook de l'Instituto Movimento & Vida.

Mais ici, il n’y a que très peu de services publics. Il y a dix ans, j’ai commencé à consulter gratuitement des habitants du quartier grâce à une salle qui était prêtée par une église. Puis, la mise en place des UPP (unités de police pacificatrice) en 2012 a en réalité fait totalement dégénérer la situation et la violence a explosé dans le quartier. La demande a alors considérablement augmenté, c’était impressionnant. Grâce à des appels sur Facebook, le projet a reçu des dons. J’ai aussi collecté de l’argent lors de ventes de gâteaux ou des brocantes. J’ai ainsi pu ouvrir un petit centre de soin adapté avec le matériel nécessaire.

Des ventes de gâteaux et des repas sont organisés pour financer l'institut. Photo : page Facebook de l'Instituto Movimento & Vida.

"J’ai vu arriver des gens avec des paralysies faciales"

Les personnes que je reçois souffrent de symptômes très différents. Il y a notamment beaucoup de personnes très fragiles qui sont sujettes à de forts risques d’AVC à cause du stress et de la pression. J’ai vu arriver des gens avec des paralysies faciales dues à des chocs émotifs ou à des troubles psycho-traumatiques Avec un accident vasculaire ou une blessure par arme à feu, les gens peuvent également se retrouver empêchés de marcher. Dans ces cas, le but est de les réparer et de leur permettre de marcher à nouveau ou de pouvoir retourner travailler pour sortir de l’isolement du quartier.

Séance de rééducation. Photo : page Facebook de l'Instituto Movimento & Vida.

Je soigne aussi beaucoup d’enfants et d’adultes qui ont des problèmes neurologiques ou respiratoires. Les troubles respiratoires se retrouvent souvent chez les enfants dont les parents prennent de la drogue, notamment la mère lors de la grossesse. Et la drogue est très présente dans ce type de quartier.

"Une vingtaine de patients par jour d’ouverture"

Le problème, c’est que je n’ai pas beaucoup de moyens pour faire fonctionner mon institut. Je n’ai jamais reçu la moindre aide de la part de l’État ou de la municipalité.

Toute l'équipe est bénévole. Photo : page Facebook de l'Instituto Movimento & Vida.

Du coup, je travaille dans mon propre cabinet médical la semaine et je fais des consultations gratuites sur mon temps de repos, le mardi et le vendredi après-midi au local du Complexo do Alemão. Au total, je reçois une vingtaine de personnes par jour d’ouverture. Si je pouvais, je doublerais le nombre de consultations étant donné l’urgence.

Depuis un mois, je suis assistée de deux personnes, également volontaires. Mais ce rythme est très fatigant, j’ai besoin de beaucoup de plus de moyens. Je reçois souvent des messages d’habitants des favelas autour du Complexo, mais je n’ai ni le temps ni les moyens de développer davantage ce projet.

Selon l’application "Fogo Cruzado", ("feux croisés" en français), qui recense le nombre d’échanges de tirs à Rio de Janeiro, le quartier Complexo do Alemão a connu un regain de violences cette année, notamment au mois de février avec près de 28 fusillades en 30 jours. Dans le nord de la ville de Rio, où se trouve cette favela, près de 3 000 enfants ne vont plus à l’école à cause des affrontements quotidiens entre policiers et trafiquants.

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Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet