Caliber-3 est une académie militaire implantée dans une colonie en Cisjordanie. Initialement destinée à perfectionner la formation de soldats expérimentés, elle propose depuis quelques années un programme d’initiation au tir et aux techniques de défense l’armée israélienne… pour les touristes de passage.

L’académie est implantée à Gush Etzion, un groupe de colonies israéliennes situé en Cisjordanie, au sud de Jérusalem. Pour environ 115 dollars (soit une centaine d’euros), un touriste de plus de 18 ans peut y suivre, pendant quelques heures, un stage de tir avec des armes réelles, sous l’égide d’un instructeur qui fait partie de l’armée de réserve israélienne.

Des démonstrations sont aussi prévues pour témoigner de l’expertise militaire israélienne en matière de contre-terrorisme, comme la simulation d’une attaque terroriste dans le marché de Jérusalem ou des démonstrations de krav maga (art martial israélien) ou d’interventions de chiens militaires. Quant aux enfants, si la loi leur interdit le port et l’usage d’armes avant l’âge de 18 ans, ils peuvent toutefois assister aux démonstrations et participer à des entraînements avec des armes factices pour la somme de 85 dollars (soit environ 73 euros).

Démonstration de l'arrestation d'un terroriste palestinien avec l'intervention d'un chien militaire. Toutes les photos viennent de la page Facebook de Caliber 3.


De nombreuses cibles des séances de tirs sont dépeintes sous les traits de Palestiniens, de même que pour le terroriste qui simule l’attaque au marché de Jérusalem. Si les premiers clients de cette attraction étaient principalement des juifs américains souvent venus célébrer un événement familial comme la barmitsva de leur enfant, la clientèle s’est aujourd’hui élargie à des touristes venus de Chine, d’Inde ou d’Amérique latine. Contactée par France 24, l’académie impute son succès à la qualité de ses instructeurs – qui ont tous "au moins dix ans d’expérience en matière de contre-terrorisme"- et à l’expertise militaire israélienne largement réputée dans le monde.

"Les touristes qui viennent ont souvent une vision manichéenne du conflit"

Pour Judy Maltz, journaliste à Haaretz à l’origine d’un reportage dans ce camp d’entraînement, ces attractions viennent s’inscrire dans des programmes plus larges destinés à une certaine catégorie de touristes :

Ce genre d’attractions ne peut être proposée qu’aux touristes. Étant donné que tous les Israéliens doivent passer leur service militaire, ils ne sont pas intéressés par des stages où l’on vous apprend à tirer, d’autant plus que la question sécuritaire fait partie de leur quotidien. D’ailleurs, je suis sûre que la plupart d’entre eux ne savent même pas que ces camps existent. Le fait que toutes les cibles soient palestiniennes est une manière, pour l’académie, d’utiliser le contexte sécuritaire israélien pour attirer le public.

Sans doute, la réputation de l’armée israélienne en matière de sécurité n’est plus à faire. Mais cette réputation sert surtout à vendre le programme auprès des agences de voyages qui organisent des tours en Israël où le passage par ce camp militaire est prévu. Car les touristes ne s’y rendent pas tout seuls, mais avec des guides. Or, ce sont souvent des touristes ou des pèlerins chrétiens qui sont proches des idées de la droite – voire de l’extrême droite – israélienne, qui ont souvent une vision manichéenne du conflit avec les bons juifs d’un côté et les méchants arabes de l’autre. Ils sont donc fascinés par l’armée israélienne sans aucun regard critique sur ses agissements.


Ici, adultes et enfants d'un groupe de touristes venus de Pékin participent aux activités proposées par le camp.

"Ce n’est pas plus grave que les batailles de paintball !"

En plus de l’aspect politique, la banalisation de la violence et l’utilisation de l’expertise militaire à des fins touristiques ne semblent pas choquer : le PDG de Caliber 3, Sharon Gat, a même été invité au programme économique de la chaîne israélienne Channel 11 pour parler entreprenariat. Contacté par France 24, Ron Shatzberg, ancien colonel de l’armée israélienne et chef d’une unité d’infanterie, "ces gens veulent se faire de l’argent en profitant de l’intérêt du public pour l’armée israélienne, et alors ? On ne peut pas nier qu’il y ait un intérêt de plus en plus vif pour la sécurité et la lutte anti-terroriste en raison de ce qui se passe dans le monde. Après tout, ces touristes sont libres d’aller dans ces camps. Pour moi, ce n’est pas plus grave que les batailles de paintball auxquelles on joue partout ailleurs !"

En Israël, le service militaire est obligatoire et sa durée est de trois ans pour les hommes, deux ans pour les femmes. Par ailleurs, la loi israélienne accorde un permis de port d’armes aux citoyens qui vivent dans des zones jugées à risques, comme les colonies ou Jérusalem. Cette loi a été assouplie en 2014 pour s’étendre aux officiers en dehors de leur service et aux gardiens d’écoles et de jardins d’enfants. En 2015, on estimait à 260 000 le nombre d’Israéliens détenteurs de permis de port d’armes.

Sur cette vidéo, publiée sur la chaîne YouTube de l'académie, les instructeurs montrent à des touristes le maniement des armes.


Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira

Israël /  tourisme /  armée