La guerre qui déchire le Yémen depuis 2015 a fait plus de 10 000 morts parmi les civils. Et engendré une grave crise humanitaire, avec notamment 2,2 millions d’enfants en état de malnutrition sévère. Depuis mai dernier, le Yémen connaît par ailleurs "la pire épidémie de choléra au monde", selon les Nations Unies. Bombardements et déplacement de population : les Yéménites sont contraints de boire de l’eau croupie des mares ou de l’eau de pluie, non-potable.

Depuis juin 2017, près de 300 000 personnes auraient contracté le choléra et plus de 1 700 en seraient mortes. Cette épidémie est causée par la mauvaise qualité de l’eau, contaminée par des matières fécales, le manque de ressources pour purifier l’eau et un accès difficile aux soins. Cette maladie, simple à soigner, touche des personnes vulnérables, notamment les enfants.

"A ce jour, 297 438 possibles cas de choléra et 1 706 décès liés ont été répertoriées dans 22 gouvernorats du Yémen", annonce l'Organisation mondiale de la santé sur Twitter. Selon l'UNICEF, près de la moitié de ces cas concernent des enfants. 

"Ils boivent cette eau parce qu’ils n’ont pas d’autre choix"

Notre Observateur Ahmad Algohbary est un journaliste indépendant résidant dans la capitale Sana’a. Alors qu’il partait rejoindre des amis en dehors de la ville début juillet, il a rencontré des déplacés contraints d’utiliser une eau manifestement non-potable. Selon lui, cette situation concerne de nombreux déplacés qui fuient les combats et explique en grande partie la crise sanitaire qui touche son pays.

"Photos de déplacés originaires de la région de Nihm (Sana'a) qui sont en train d'utiliser cette eau sale. Ils ont urgemment besoin d'eau propre. C'est ça le Yémen", écrit notre Observateur sur sa page Twitter, le 10 juillet 2017. 

Avec des amis nous avions décidé d’aller dans la province de Nihm [à l’est de la capitale Sana’a]. Sur la route, je suis tombé sur ces déplacés. Dans une zone montagneuse, 56 familles dormaient dans des campements après avoir fui la région de Nihm où des affrontements entre les forces gouvernementales appuyées par la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite et les rebelles Houthis sont en cours.

Ils n’ont rien, pas d’eau, pas de nourriture, pas de revenus. Ils dorment dans des tentes de fortune et reçoivent peu d’aide. Parfois, des personnes leur apportent un peu de nourriture, mais le lendemain ils sont affamés. Quand j’ai vu qu’ils utilisaient et buvaient l’eau croupie de cette mare, j’ai pris des photos parce que j’étais choqué.

"Montrez au monde dans quelles conditions nous vivons"

Au début, les personnes étaient timides, surtout les femmes. Je leur ai donc dit que je prendrai une photo de loin. Quand je leur ai dit que je souhaitais publier ces images, ils m’ont donné leur accord et m’ont dit : "S’il vous plait, montrez au monde dans quelles conditions nous vivons. Nous n’avons rien et personne ne nous aide, nous avons urgemment besoin d’eau potable. Dites aux associations que nous avons besoin d’aide, d’eau et de tentes". Dans ce camp de fortune les déplacés boivent de l’eau impropre à la consommation parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Au moins trois enfants ont déjà contracté le choléra.

"Au Yémen, les gens n'ont pas d'autre choix que de boire de l'eau sale, alimentant le cycle du choléra. Le choléra se répand dans un système de santé affaibli", explique l'Organisation mondiale de la santé sur Twitter. 

Avec le conflit, près de 14,5 millions de personnes, soit près de la moitié de la population, n’ont plus accès à de l’eau propre et potable, détaillent les Nations Unies. Dans l’ensemble du pays, les associations se mobilisent pour acheminer de l’eau propre, souvent via des camions citernes.

Une vidéo tournée et publiée sur Facebook par l'association One Life Global Welfare montre une distribution d'eau dans la région de Sana'a, en juillet 2017.


Les réserves d’eau directement bombardées

L’armée régulière combat les rebelles chiites Houthis, soutenus par l’Iran. Ces derniers ont pris le contrôle de la capitale Sana’a en mars 2015 et mènent depuis une guerre urbaine particulièrement violente contre les forces yéménites, soutenues par leur voisin saoudien et les grandes puissances régionales et occidentales comme les États-Unis.

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Pourquoi les Houthis réclament le départ du gouvernement yéménite
Une usine de déssalement d'eau de mer, située au nord de la ville de Mocha, bombardée le 8 janvier 2016. Le site d'investigation bellingat a enquêté sur cette attaque, sans être en mesure de certifier que la coalition saoudienne l'avait perpetrée. Le site dresse cependant une liste de bombardements précédents ayant détruit des infrastructures de stockage ou de distribution d'eau potable.

Les bombardements de la coalition visent les positions houthies mais aussi des écoles, des hôpitaux mais aussi, selon le sénateur démocrate américain Chris Murphy, des réservoirs d’eau potable. "L’épidémie de choléra est en partie due au bombardement des infrastructures d’eau à Sana’a", a-t-il déclaré fin juin. Selon Qasim Ali Al-Shawea, un travailleur humanitaire yéménite basé à Sana’a contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, près de 300 réservoirs auraient été détruits de cette manière.
Des infrastructures publiques dévastées

Selon les Nations Unies, la Croix-Rouge et plusieurs autres organisations présentes sur place, une grande partie des fonctionnaires, dont 30 000 personnels de santé locaux, n’a pas reçu de salaire depuis l’été dernier. La situation engendre des manques de personnels, ce qui aggrave l’épidémie. Par ailleurs, les employés municipaux chargés du ramassage des ordures ne sont plus payés et des piles d’ordures s’accumulent dans les rues et polluent l’eau, favorisant également la propagation du choléra.

Amnesty international affirme qu’au moins 34 frappes aériennes de la coalition auraient bafoué le droit international humanitaire et fait au moins 494 morts parmi les civils. Ces frappes auraient été en partie menées avec de l’équipement américain et britannique. Du côté des rebelles Houthis, des tirs aveugles d’artillerie, de mortier et de roquettes auraient également frappé un nombre non-précisé de civils.
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas