De nombreux ressortissants ouïghours, une communauté turcophone musulmane de 10 millions de personnes du nord de la Chine, font depuis une semaine les frais d’une traque d’envergure de la part de la police égyptienne. Ceux qui y échappent tentent de fuir le pays. Si le Caire ne communique pas officiellement sur cette répression, l’ombre de Pékin semble y planer lourdement.

Beaucoup d’images ont été supprimées des réseaux sociaux par leurs auteurs, effrayés des conséquences qu’elles pourraient avoir sur ceux qui se trouvent encore au Caire. Mais sur celles qui circulent encore, on voit des appartements sens dessus dessous, comme s’ils avaient fait l’objet d’un cambriolage. Des vidéos, filmées discrètement, montrent elles des jeunes assis par terre dans un poste de police :

Posted by Hidayetullah Oğuzhan on Wednesday, July 5, 2017
Au début de cette vidéo, on voit un homme en uniforme de policier et une pancarte en arabe indiquant "la police au service du peuple".

« C’est la dernière étape d’un processus de répression mené depuis un an par la Chine »

Des témoignages sur les réseaux sociaux parlent de rafles, d’arrestations arbitraires, principalement parmi les étudiants de l’université d’Al-Azhar au Caire, l’une des principales universités de théologie dans le monde musulman. Aucun chiffre n’est disponible pour savoir combien d’Ouïghours ont été arrêtés.

Abdulaziz (pseudonyme) est ouïghour, diplômé d’al-Azhar depuis trois ans et enseigne la théologie aux nouveaux étudiants de sa communauté. Lundi 3 juillet, il a fui le Caire pour Istanbul afin d’échapper à cette vague de répression :

Je n’ai pas pris un vol direct pour Istanbul et je suis passé par Jeddah en Arabie Saoudite pour ne pas éveiller les soupçons de la police aux frontières, car j’ai appris que quelques camarades avaient été arrêtés à l’aéroport d’Alexandrie, alors qu’ils tentaient de fuir le pays [la Turquie de Recep Tayyip Erdogan est réputée proche des islamistes, ennemis du régime égyptien, tandis que l’Arabie Saoudite est l’allié du Caire, NDLR]. Ce que nous avons vécu ces derniers jours au Caire est sans précédent, alors que notre vie a toujours été paisible en Égypte.

Depuis une semaine, la police égyptienne a commencé à faire des descentes dans les appartements des ressortissants ouïghours et dans les restaurants appartenant à la communauté. J’ai entendu parler d’une centaine d’arrestations, mais on n’a aucune nouvelle depuis des personnes interpellées. Et dimanche, plusieurs appartements de mon immeuble, dont le mien, ont été fouillés de fond en comble par la police qui a procédé à des arrestations. Heureusement, je n’étais pas sur place. Quand on m’a prévenu, j’ai décidé de ne pas y remettre les pieds. Je me suis réfugié chez un ami et, le lendemain, j’ai quitté l’Égypte.


Photos d'un appartement fouillé par la police égyptienne circulant sur les réseaux sociaux.


"Mon père et mon frère ont été arrêtés. Cela fait quatre mois que je n’ai plus de nouvelles d’eux "

Cette soudaine répression envers les Ouïghours viendrait s’inscrire dans la politique de répression menée depuis plus d’un an par les autorités chinoises à l’encontre de cette communauté musulmane, et à laquelle l’Égypte a accepté de prendre part :

Au nom de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement central a accentué la surveillance et la répression envers notre communauté en Chine. En plus des arrestations, les autorités ont menacé les familles dont les enfants sont partis étudier à l’étranger afin de mettre la pression à ces derniers et les obliger à rentrer. Les parents étaient par exemple contraints de s’engager à ne plus envoyer de l’argent pour financer les études de leurs enfants [les Ouïghours qui étudient à l’étranger n’ont pas le droit de passer par les programmes d’échange officiels mais partent aux frais de leurs familles, NDLR]. En tant qu’étudiants ou diplômés d’al-Azhar, nous sommes dans le collimateur du gouvernement chinois à double titre : non seulement nous sommes à l’étranger, et donc difficilement contrôlables, mais en plus nous étudions la théologie, ce qui nous rend suspects de proximité avec le terrorisme islamiste.

Depuis le mois de mars, les autorités ont accentué la répression en procédant à des arrestations auprès des familles dont les enfants refusaient toujours de rentrer en Chine. Mon père et mon frère ont été arrêtés. Cela fait quatre mois que je n’ai plus de nouvelles d’eux. Nous traquer en Égypte, où nous sommes nombreux à venir étudier, est donc la dernière étape de ce processus de répression mené par la Chine, et auquel l’Égypte accepte visiblement de prendre part.

"Les autorités chinoises vont finir par faire émerger le terrorisme islamiste qu’elles prétendent combattre "

Pékin et le Caire affichent depuis le début de l’année 2017 une proximité sans précédent, notamment avec la visite du président chinois Xi Jinping en Égypte en janvier. Plusieurs contrats ont été signés entre les deux pays, dans le cadre de la volonté de Pékin de renforcer son rôle économique de Pékin au Moyen-Orient.

Pour Jean-Joseph Boillot, spécialiste de la Chine et de ses relations avec le continent africain, ce rapprochement économique ne va pas sans sa part de diplomatie :

La Chine cherche à renforcer sa présence dans la région, notamment à travers des accords avec les pays les plus fragilisés. Or, quand vous avez une dette gigantesque et de grands défis alimentaires comme c’est le cas de l’Égypte, non seulement vous faites en sorte de ne pas être dépendant d’une seule puissance comme les États-Unis, mais en plus, vous essayez de vous rapprocher de pays qui ont une voix audible auprès du Fonds monétaire international (FMI), ce qui est désormais le cas de la Chine. Tout cela bien sûr a un coût politique, que Pékin habille de l’argument de la lutte anti-terroriste.

Depuis les attentats de Paris en 2015, Pékin ne cesse de clamer qu’elle est aussi victime du terrorisme islamiste en pointant le Xinjiang, la région des Ouïghours. Plusieurs attentats attribués à des terroristes ouïghours ont eu lieu en Chine depuis la fin de l’année 2013. Les autorités chinoises ont même affirmé que des extrémistes ouïghours s’entraînaient avec l’organisation État islamique. Or, pour Abdulaziz, c’est justement cette politique répressive qui risque de transformer cette radicalisation en une réalité :

Quand je discute avec les nouveaux étudiants ouïghours qui arrivent de Chine, je suis saisi par le discours radical que certains d’entre eux prônent désormais. Face à la répression dont ils sont victimes au quotidien au Xinjiang, la propagande de l’EI devient séduisante et elle parle à leur sentiment de colère et de révolte. En tant qu’enseignant, j’essaye de déconstruire ce discours qui est bien loin de l’essence de notre religion. Mais les autorités chinoises doivent comprendre qu’à force de réprimer les Ouïghours, elles vont finir par faire émerger le terrorisme islamiste qu’elles prétendent combattre.

Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira