À Tripoli, au nord du Liban, une ONG a ouvert un café où le personnel est constitué d’anciens combattants de deux quartiers qui s’opposent depuis des années, Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, l’un à majorité alaouite, le second à majorité sunnite. Une initiative efficace pour combattre et dépasser l’hostilité qui anime depuis des années les habitants.

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La deuxième ville libanaise est tristement célèbre pour la guerre que se livrent par intermittence, depuis la guerre civile libanaise, les quartiers adjacents de Jabal Mohsen et de Bab Tebbaneh. Ces dernières années, les hostilités ont été ravivées par le conflit syrien, dans lequel chaque quartier soutient un camp opposé. Juché sur une colline, Jabal Mohsen, a pris le parti du régime syrien dominé par les alaouite. Quelques mètres plus bas, Bab el-Tebbaneh s’est rangé du côté de l’opposition armée sunnite. Depuis 2011, les affrontements entre les deux camps ont fait des centaines de morts et de blessés. La mise en place d’un plan sécuritaire en 2014 a fait taire les armes à Tripoli, mais l’animosité reste palpable.

Au café Kahwetna. Photo : March.

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C’est ce qui a décidé Léa Baroudi, fondatrice de l’ONG libanaise March, à ouvrir en février 2016 le café “Kahwetna” (“notre café” en français). Situé sur l’ancienne ligne de front entre Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, il emploie des jeunes d’une vingtaine d’annees qui se sont par le passé entretués.

"Ils se sont rendus compte qu’ils avaient beaucoup plus de points communs que de différences"

Le projet a commencé fin 2014. Profitant de l'arrêt des combats, nous avons organisé des cours de théâtre qui réunissaient 16 jeunes des deux quartiers. La plupart étaient d’anciens combattants et n’avaient pas de travail. Le but était d’utiliser l’art pour résoudre le conflit qui les oppose. Cela a été très dur au départ : ils ne prenaient pas les cours au sérieux et pouvaient être hostiles les uns aux autres. Puis petit à petit, à force de se côtoyer, ils ont déconstruit les préjugés qu’ils avaient les uns sur les autres. Ils se sont rendus compte qu’ils avaient beaucoup plus de points communs que de différences.

Les quartiers ayant longtemps vécu en vase clos, les a priori négatifs sur la religion de l’autre ou la menace qu’il pouvait représenter étaient très forts. Passer du temps ensemble leur a permis de réaliser que le quartier voisin ne représente pas nécessairement un danger et qu’ils partageaient une culture et des conditions socio-économiques assez similaires.

Joan, formatrice en graphic design pour March avec Ali (à gauche,de Jabal Mohsen) et Atris (à droite,de Bab Tebbaneh). Photo : Virginie Le Borgne

Ils ont maintenant un espace où ils peuvent se rencontrer. Le dialogue et la connaissance de l’autre est indispensable pour qu’une réconciliation ait lieu. Des concerts et spectacles sont organisés au café, dans ce même but.

Les deux quartiers sont complètement délaissés par le pouvoir libanais. En donnant du travail à des jeunes, on contribue aussi améliorer leur situation financière. C’est très important car la guerre entre ces quartiers a lieu avant tout pour des raisons socio-économiques. C’est l’extrême pauvreté, le manque d’espoir et de perspective qui encourage les jeunes à prendre les armes. Ils ont en même temps parfaitement conscience d’être manipulés par les politiciens et les chefs de guerre.

Beaucoup de jeunes font en effet le choix de prendre les armes afin d’obtenir un salaire. Selon une étude des Nations unies publiées en 2015, 87 % des habitants de Bab Tebbaneh et 69 % de ceux de Jabal Mohsen sont en situation de pauvreté. Cette misère contraste avec l’opulence des leaders de Tripoli, tels que Najib Mikati, ancien premier ministre milliardaire.

Rencontre de jeunes des deux quartiers au Kawethna. Photo : March. 

"Au début, on venait aux cours de théâtre avec des grenades ou un pistolet !"

Kahwetna emploie désormais quatre anciens combattants (deux de Jabal Mohsen et deux de Bab Tebbaneh) comme Atris, 26 ans, originaire de Bab Tebbaneh. Une quinzaine d’autres jeunes viennent ponctuellement animer des soirées artistiques, par exemple des concerts de rap.

Avant de travailler au café, j’ai participé à la pièce de théâtre. Les gens pensent en général que les habitants de Bab Tebbaneh sont tous des terroristes, je voyais donc dans ce projet un moyen de prouver le contraire. Au début, on venait aux cours de théâtre avec des grenades ou un pistolet ! La guerre entre les deux quartiers venait juste de terminer, on n’avait pas confiance en les participants de Jabal Mohsen…

Puis, petit à petit on a fait connaissance, et je me suis rendue compte que la situation est aussi catastrophique à Bab Tebbaneh qu’à Jabal Mohsen. On vit dans la même pauvreté. Je me suis rendu compte que le problème n’est pas avec les habitants de Jabal Mohsen mais avec un tout petit groupe du quartier qui est soutenu par le régime de Bachar al-Assad. De toute manière dans les deux quartiers, il n’y a qu’une minorité qui sème le trouble. Les habitants en ont marre de la guerre.

"Des menaces venant de nos quartiers respectifs "

À l’ouverture du café, on a eu des menaces venant de nos quartiers respectifs, certains habitants ne comprenaient pas la démarche. Mais maintenant les gens sont contents, beaucoup d’habitants viennent pour prendre un café et surtout regarder les matchs de football.

Dans le café. Photo : March. 

J’ai commencé à me battre à 16 ans. A l’époque, j’étais chargé de retirer les cadavres des victimes tuées lors des affrontements entre les deux quartiers. Une fois j’ai vu des cadavres de femmes de Bab Tebbaneh qui avaient été fusillées par des combattants de Jabal Mohsen. C’est ce qui m’a décidé à prendre les armes. Je suis sorti de ce conflit et je n’y reviendrai pas. Par contre c’est évident qu’il suffit qu’une poignée d’individus reprenne les armes pour que les quartiers s’embrasent à nouveau.

En plus du café, March a pendant plusieurs mois embauché des jeunes de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh pour rénover des magasins des deux quartiers. Une centaines de jeunes femmes ont suivi des cours de graphisme et ont été chargées de concevoir de nouvelles enseignes pour ces échoppes.
Un commerçant dont l'enseigne a été refaite pas des jeunes aidés par Marc. Photo : Marie Kostrz

Au détour des rues de Bab Tebbaneh, certains habitants affichent malgré tout leur scepticisme face au projet qui, selon eux, ne résoudra pas les multiples problèmes que les quartiers subissent. Léa Baroudi a conscience de la difficulté de sa tâche :

C’est très difficile de changer les mentalités, de sortir du clientélisme. Ici les habitants sont maintenus dans la misère et ont l’habitude d’être payés par les leaders politiques avant les élections. Le problème est que le gouvernement n’est pas assez actif pour que la situation s’arrange vraiment. Pour le moment, c’est calme mais il suffit de cinq personnes pour que les combats reprennent. Mais au moins, ceux qui ont participé à nos activités et travaillent dans le café ne reprendront pas les armes.
Article écrit en collaboration avec
Marie Kostrz

Marie Kostrz , Journaliste francophone et arabophone