Visages ensanglantés et grandes croix de bois sur lesquelles on pouvait lire "Béni" ou "Kasaï" : des artistes congolais ont mené une performance artistique qui les a conduits directement en prison samedi à Goma, en République démocratique du Congo. Selon notre Observateur, ces arrestations arbitraires illustrent le tabou qui règne autour de la situation au nord-est et au centre du pays.

Benoit Mugabo, Benito Mupenzi, Precy Numbi et Cruzz Taylor, quatre artistes de Goma, s’étaient allongés vendredi 23 juin sur un trottoir, au niveau d’un carrefour fréquenté de la ville. Leur objectif : interpeller les passants sur les massacres à répétition qui ont lieu au Kasaï, dans le centre de la RDC, et à Béni, dans le Nord-Kivu.


Le jour-même, les quatre hommes ont été arrêtés, avant d’être transférés à la prison centrale de Goma samedi dans l’après-midi. Sur les réseaux sociaux, ces arrestations jugées arbitraires ont suscité de nombreuses réactions indignées, comme celle de l’ONG Human Rights Watch qui appelle à leur libération.


Notre Observateur Guylain Balume Muhindo est journaliste à Goma. Il a assisté à la manifestation des quatre artistes.

"Le gouvernement devrait pourtant se ranger du côté de ces artistes qui dénoncent les violences"

Ces artistes font partie du collectif "Gomart Gallery" qui a l’habitude de faire des événements comme celui-ci et de prévenir les autorités. Pourtant, ils ont été arrêtés pour trouble à l’ordre public. [RFI parle d’arrestations pour rébellion, NDLR].

Cette manifestation sur les massacres à Béni et au Kasaï faisait écho à l’actualité : le week-end dernier de nouveaux affrontements ont éclaté à Béni. La semaine dernière, il y avait également la poursuite des négociations entre le gouvernement congolais et les Nations unies concernant l’enquête sur les violences dans le Kasaï, où des experts de l’ONU ont été tués. [Vendredi 23 juin, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté une résolution prévoyant l’envoi d’un groupe d’experts internationaux pour enquêter sur les violences dans le Kasaï avec les autorités congolaises, un accord a minima cependant salué par Human Rights Watch].


Je crois que cela montre bien qu’il y a une forme de censure qui s’abat sur tous les sujets qui ont trait avec ce qui ne va pas dans le pays. Le gouvernement devrait pourtant se ranger du côté de ces artistes qui dénoncent les violences, cela témoignerait de son engagement à y mettre un terme… Mais au lieu de ça, ils les ont incarcérés dès samedi et, à ce jour, [lundi 26 juin, NDLR] nous n’avons toujours pas de nouvelles d’eux.

D’après ce que je sais, ils n’ont pas eu le droit à une comparution, ils sont donc en détention arbitraire. Je pense que ce qui a pu interpeller les autorités et conduire à leur arrestation, c’est une partie de leur discours, dans laquelle ils accusaient les forces de l’ordre d'être des "traitres" en raison de leur incapacité à réagir face à ces crises. Ils dénonçaient également la position de certains médias qui ne parlent jamais de ces massacres.

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Le territoire de Béni, situé au nord-est du pays dans la province du Nord-Kivu est, depuis octobre 2014, le théâtre de nombreux massacres qui auraient fait entre 700 et 1 200 morts depuis octobre 2014, selon différentes ONG. Ces attaques, qui n'ont jamais été revendiquées, sont attribuées par le gouvernement aux Forces démocratiques alliées (ADF-Nalu), un groupe rebelle ougandais.

La région Grand Kasaï, au centre du pays, est, quant à elle, secouée depuis septembre 2016 par des affrontements entre les forces de sécurité et la rébellion de Kamwina Nsapu, un chef traditionnel tué au cours d’une opération militaire après s’être révolté contre le gouvernement. Selon les chiffres de l’Église catholique, au moins 3 000 personnes sont décédées dans ces violences. L’ONU comptabilise près de 42 fosses communes.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet