Des centaines de migrants parqués et entassés dans une pièce, assis par terre. Un Somalien affamé, allongé, avec sur le dos un imposant bloc de béton, qui montre le peu de dents qui lui reste, après qu’on lui en a arraché. Ce ne sont là que quelques exemples des images choquantes de migrants somaliens et éthiopiens détenus par des trafiquants en Libye. Ces images sont extraites d’une vidéo postée le 9 juin et tournée à l’initiative d’un journaliste somalien.

Salman Jamal Said s’est entretenu avec ces migrants le 8 juin, via WhatsApp. Il a ensuite posté l’enregistrement de cet appel sur Facebook. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), qui dépend de l’ONU, ces images sont authentiques.
Pendant 30 minutes, les migrants expliquent leur quotidien au journaliste. Ils affirment avoir été torturés par les trafiquants, qui les détiennent. Le jeune homme avec le bloc de béton affirme avoir été puni car il n’a pas été en mesure de payer une rançon de 8 000 dollars (environ 7 170 euros). "J’ai ce bloc sur le dos depuis trois jours, ça me fait vraiment très mal" assure-t-il dans la vidéo. Un des autres migrants explique que les migrants délestent l’homme de son bloc quand leurs geôliers s’absentent, mais doivent lui rattacher son fardeau quand ils sont là, sans quoi ils seront punis pour l’avoir aidé.

La rédaction des Observateurs de France 24 a décidé de ne pas publier cette vidéo, afin de protéger l’identité des migrants détenus. Nous nous sommes entretenus avec Salman Jamal Said, qui travaille à Istanbul pour Universal Somali TV.

“Chacun doit payer sa dette aux trafiquants”

J’ai obtenu le numéro d’une famille somalienne, dont le fils est bloqué en Libye depuis plus de six ans. Ils m’ont dit : "Quelqu’un nous a appelés de Libye, est-ce que vous pouvez nous aider ?". J’ai appelé le numéro qu’ils m’ont donné et je suis tombé sur un homme qui faisait office de traducteur. Il m’a dit que les trafiquants réclamaient aux familles 8 500 dollars par migrant pour les relâcher.

Les trafiquants sont libyens et somaliens. Les Libyens sont les meneurs, mais j’ai parlé avec un trafiquant somalien. Il m’a dit que les trafiquants payaient le trajet et la nourriture pour chaque personne qui venait en Libye, et donc chacun doit ensuite rembourser sa dette. Je lui ai dit qu’ils étaient somaliens et qu’il devrait aider son peuple. Je n’ai jamais vu son visage. Il m’a laissé faire un appel vidéo avec les migrants mais m’a demandé de ne pas appeler tout le temps.

Capture d'écran de la vidéo. On voit l'image de Salman en bas à gauche.

Les migrants m’ont affirmé qu’ils se trouvaient à Tripoli, mais ils ne savent pas exactement où. Si l’un d’eux sort, il doit être accompagné par un de ses geôliers.

Un homme m’a dit qu’l avait été forcé de rester car il parlait plusieurs langues. Il a été emprisonné de force, afin de servir de traducteur, et n’a pas été autorisé à rejoindre l’Italie.

"Les femmes sont régulièrement violées, elles vivent en enfer" 
 
La plupart sont en contact avec leur famille. Il y a un adolescent éthiopien, dont le père est mort il y a cinq ans. Il vivait avec sa mère et avait besoin d’argent. Quand il est arrivé à Tripoli, les trafiquants lui ont dit d’appeler sa famille, mais il ne se souvenait plus du numéro. Et maintenant il ne peut plus repartir, car il ne peut pas payer sa dette. Ça fait des années qu’il est là… Il ne comprend pas ce que disent les trafiquants et ils le battent régulièrement.

Capture d'écran de la vidéo. Des migrants entassés, assis sur le sol. 

J’ai parlé avec une famille qui est là depuis cinq ans, deux hommes deux femmes. Les trafiquants viennent chaque soir : ils prennent une femme, la ramènent la nuit suivante et recommencent. Ils les violent. De manière répétée. Elles vivent un enfer. Les trafiquants n’ont peur de rien ils peuvent faire ce qu’ils veulent, le gouvernement libyen ne réagit pas.
Une chose que j’ai demandée c’est : "Est-ce que vous voulez rentrer en Somalie, ou est-ce que vous voulez toujours aller en Europe ?". Ils ont répondu : "Nous voulons juste rentrer chez nous, nous voulons la liberté, nous voulons voir nos mères, nos familles.

"Je veux que cette vidéo serve de leçon"

Je ne leur ai pas parlé en tant que journaliste, mais en tant que Somalien. Je pleurais pendant interview. Ce sont mes compatriotes. Certains sont là depuis six ans. Certains sont devenus fous. Ils ne parlent plus, ne mangent plus, et puis ils meurent. Je n’avais jamais vu ça. J’ai décidé de faire cette vidéo pour alerter le gouvernement, pour qu’il sache, pour que les gens sachent ce qui se passe en Libye, et que des gens arrêtent de risquer leur vie en allant là-bas dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Je veux que cette vidéo serve de leçon.

Capture d'écran de la vidéo.

La route qui traverse la Libye est l’itinéraire le plus souvent choisi par les migrants d’Afrique pour rejoindre l’Europe. L’instabilité absolue dans laquelle est le pays en fait un choix privilégié pour échapper aux contrôles, mais également un pays très risqué. L’OIM rapporte que 65 450 migrants sont arrivés en Italie depuis le 1er janvier 2017, dont 90 % venaient de Libye. En mai, l’OIM a rapatrié volontairement 1 119 migrants volontaires vers leur pays d’origine. L’OIM essaye actuellement de localiser et de venir en aide aux migrants que montre cette vidéo.
Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist