"Je suis un voleur et un idiot" : voilà ce que s’est fait tatouer sur le front un adolescent de São Paulo, âgé de 17 ans. Ce n’était évidemment pas son choix : le tatouage a été réalisé par deux hommes, qui l’accusaient d’avoir volé un vélo. Ils ont ensuite diffusé des vidéos de leur méfait sur Internet, ce qui leur a valu de se faire rapidement arrêter. L’affaire fait écho à de nombreux cas de "justice populaire" au Brésil.

Dans une première vidéo d’une minute, on voit l’adolescent assis sur une chaise. On entend deux hommes lui dire : "Ça va être très beau et tu vas souffrir ! Qu’est-ce que tu veux [qu'on tatoue] ?" Le jeune répond "voleur". "Seulement ça ?", s’esclaffent les deux hommes. L’un deux, dont on ne voit que les bras tatoués, commence ensuite à lui tatouer le front, tandis que l’autre filme la scène.

Capture d'écran de la première vidéo.

Dans une seconde vidéo, un peu plus longue, le jeune homme est filmé en gros plan. Les deux hommes lui demandent : "Tu aimes ce tatouage ? Tu faisais quoi ici ?" Ce à quoi il répond : "Oui, j’aime bien. Je volais…" Ils filment ensuite son front, pour montrer le résultat.

Capture d'écran de la seconde vidéo.

Selon les médias locaux, ce sont eux qui auraient partagé ces vidéos sur WhatsApp, avant qu’elles ne se retrouvent sur les réseaux sociaux le 9 juin.

C’est précisément sur les réseaux sociaux que l’entourage de l’adolescent a découvert ce qu’il avait subi, alors qu’il était porté disparu depuis le 31 mai.

Le 9 juin, la police a arrêté les deux hommes l'ayant malmené à São Bernardo do Campo, une ville située à la périphérie de São Paulo. Ils ont déclaré qu’ils l’avaient surpris en train de tenter de voler un vélo et qu’ils l’avaient tatoué pour le punir.

De son côté, le jeune a déclaré à la télévision Globo qu’il n’avait jamais essayé de le voler : "J'étais ivre, j'ai bousculé le vélo sans faire exprès et il est tombé." Il a raconté que les deux hommes avaient également décidé de lui raser les cheveux quand ils ont vu qu'il tentait de dissimuler le tatouage avec sa frange. "Avant de le tatouer, ils lui ont attaché les mains et les pieds", a ajouté l’avocat Ariel de Castro Alves, membre de la Commission des droits de l'Homme de l'État de São Paulo, au média G1 Globo.

Indigné par le traitement réservé à ce jeune, un collectif nommé "Afroguerrilha" – une plateforme diffusant des informations sur la culture "black" – a organisé une levée de fonds sur Internet pour qu’il puisse se faire effacer son tatouage, intenter une action en justice contre les deux hommes, recevoir des soins psychologiques et un traitement contre sa dépendance à la drogue. Selon sa mère, il serait en effet "malade" et aurait "besoin de l'aide d'une clinique pour décrocher des drogues", ce qu’elle n’aurait pas les moyens de lui payer. En quelques jours, le collectif a récolté plus de 32 000 reais (soit plus de 8 600 euros), soit deux fois plus que l’objectif affiché.


"Au début, beaucoup de gens ont blâmé cet adolescent, sans chercher à connaître la véritable histoire"

Bruno (pseudonyme) appartient au collectif "Afroguerrilha" :

Nous avons décidé d’aider ce garçon car je le connais depuis qu’il a 9 ans : il a des troubles psychologiques et il est dépendant à la drogue depuis plusieurs années. Par ailleurs, au début, beaucoup de gens ont réagi en le blâmant, ce qui nous a semblé cruel. Lorsqu’une personne pauvre et/ou de couleur est accusée de quelque chose, les gens ont souvent tendance à la juger tout de suite, sans chercher à connaître la véritable histoire. C’est lié en partie à la façon dont les médias parlent des pauvres et des Noirs, qui sont souvent présentés comme des criminels potentiels.

Heureusement, notre campagne a contribué à faire bouger les choses et beaucoup de gens soutiennent désormais cet adolescent.


La municipalité de São Bernardo do Campo a finalement fait savoir qu’elle ferait tout son possible pour que l’adolescent puisse être pris en charge gratuitement par les services médicaux compétents. Il se trouve d’ailleurs déjà dans une clinique.


"Cette vidéo montre le sentiment d’impunité qui existe chez certaines personnes"

Flávio de Leão Bastos Pereira enseigne le droit constitutionnel et les droits de l’Homme à l’Université presbytérienne Mackenzie de São Paulo. Selon lui, plusieurs facteurs expliquent ce fait divers :

Au Brésil, le niveau de violence est très élevé et les droits de l’Homme sont souvent mis à mal. Cette culture de la violence est notamment entretenue par certains programmes diffusés à la télévision, qui sont très populaires.

Par ailleurs, les gens ont globalement peu confiance dans les institutions, dans le système politique et judiciaire [notamment en raison de leur lenteur, NDLR]. Et ceux qui sont peu éduqués ne comprennent pas bien comment le système judiciaire fonctionne. C’est pourquoi les gens rendent parfois justice eux-mêmes directement, comme ce qui s’est passé avec cet adolescent.

Enfin, dans ce cas précis, les deux hommes ont torturé le jeune et l’ont filmé sans s’inquiéter des conséquences de leurs actes : cela traduit le sentiment d’impunité qui existe chez certaines personnes.


Le Brésil est un des pays les plus violents au monde, avec près de 60 000 homicides par an, selon les derniers chiffres officiels, datant de 2015. Jugeant les forces de l’ordre peu efficaces et la justice trop lente, certains préfèrent donc se rendre justice eux-mêmes. Des vidéos de personnes suspectées d’avoir commis un crime ou un délit en train de se faire frapper circulent ainsi régulièrement sur les réseaux sociaux brésiliens.

Selon le sociologue José de Souza Martins, qui a publié un livre intitulé "Lynchages - La justice populaire au Brésil" en 2015, plus d’un million de personnes  ont déjà participé à un lynchage dans le pays au cours des 60 dernières années. Selon lui, il y aurait en moyenne une tentative de lynchage par jour.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone