Il n’y a pas que les travailleuses issues d’Asie du Sud-est qui sont maltraitées en Arabie Saoudite : dans une vidéo diffusée le vendredi 2 juin, des femmes marocaines qui se sont réfugiées dans un foyer pour travailleuses immigrées, après avoir fui leur employeur, décrivent des conditions de vie très pénibles et se disent prisonnières, à Riyad, et sans passeport. Elles en appellent au Roi du Maroc, Mohamed VI.


Hasna [son nom a été modifié], la trentaine, est marocaine. Elle a filmé cette vidéo. Quand la rédaction des Observateurs de France 24 l’a contactée, elle a d’abord demandé à être rappelée plus tard, arguant : "c’est l’heure de descendre manger et il n’y a pas beaucoup de nourriture. Si je suis en retard, il ne me restera plus rien". Elle a rejoint ce foyer fin mai, après avoir fui son employeur, pour qui elle travaillait comme domestique et qui l’exploitait, raconte-t-elle.

"Il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde, les femmes se disputent pour passer en premier"

Nous sommes quelques centaines de femmes à vivre dans ce centre. Un nombre important viennent d’Asie du Sud-Est et d’Éthiopie. Dans la chambre que j’occupe, nous sommes douze femmes, toutes marocaines, à y dormir dans des lits superposés. Nous passons la journée enfermées ici, nous n’avons rien d’autre à faire.

Comme c’est le ramadan, nous ne mangeons que deux fois par jour : une fois avant l’aube, une fois au coucher du soleil. Mais encore faut-il réussir à remplir son plateau ! C’est la loi de la jungle ici : les premières arrivées sont les premières servies, et comme il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde, les femmes se disputent pour passer en premier.

Cohue pour accéder au restaurant.

"Même si on mourrait, personne ne le saurait …"

On mange pour ne plus avoir faim, mais la nourriture est vraiment de mauvaise qualité. Ils nous servent tous les jours la même chose : du riz avec de la sauce. Mais parfois, l’odeur est bizarre, on se demande si ce n’est pas avarié.

Vidéo envoyée par Hasna.

Nous n’avons ni douches ni toilettes à l’étage où nous dormons. Il nous faut descendre pour nous laver, mais ce sont des douches et des toilettes collectives qui ne sont pas entretenues. C’est très sale, ça me dégoûte de m’y laver.


Douches collectives et sales.

Je ne savais plus quoi faire pour me sortir de là, je me suis alors dit que la seule solution qui me restait c’était les réseaux sociaux. J’ai beaucoup insisté pour que mes camarades de chambre acceptent de témoigner, car c’est notre seule chance. Les employés du centre nous disent que personne ne demande jamais de nos nouvelles ni ne s’occuper de nous. J’ai l’impression que même si on mourrait, personne ne le saurait… "

"On me criait dessus, on m’insultait, on me harcelait"

Hasna était partie en Arabie Saoudite il y a environ six mois, avec l’espoir d’une vie meilleure. La désillusion a été rapide :

Au Maroc, j’ai rencontré une femme qui travaillait dans une agence de recrutement d’employées de maison dans les pays du Golfe. Elle m’a promis un emploi de femme de ménage à Riyad, pour un salaire de 1 500 riyals saoudiens par mois [soit un peu plus de 350 euros]. À l’entendre, j’avais l’impression que l’Arabie Saoudite, c'était le paradis sur terre  ! C’est vrai qu’on avait eu vent de filles qui ont été maltraitées par leurs employeurs là-bas, ou qui avaient des difficultés à rentrer au Maroc. Mais il s’agissait de Marocaines, parties pour des emplois d’une autre nature [escort girls ou travailleuses du sexe]. Moi je n’y allais pas pour ça, je voulais juste gagner un peu d’argent pour ma famille, faire mon pèlerinage à La Mecque et rentrer. Je ne pensais pas que je finirais comme ça.

Chez mon premier employeur, les choses se passaient plutôt bien. Mais au bout d’une semaine, il m’a renvoyée. Il a prétexté un voyage de sa femme en disant qu’il ne voulait pas que je reste à la maison pendant son absence. Chez le deuxième employeur, les choses se sont gâtées. Je travaillais tous les jours, de 8 heures à 22 heures, sans relâche. On me criait dessus, on m’insultait, on me harcelait.

"Je peux m’estimer heureuse de ne pas avoir été agressée physiquement"

Avec ça, je peux m’estimer heureuse de ne pas avoir été agressée physiquement, contrairement à d’autres filles rencontrées ici, dans le centre. De plus, le nouvel employeur a mis trois mois à me payer et il a refusé de changer le certificat de tutelle à son nom [l’Arabie Saoudite applique le régime de kafala, un système de parrainage qui place la travailleuse sous la tutelle de son employeur qui conserve notamment son passeport et la met ainsi à sa merci]. Ça me mettait dans une position délicate, car officiellement, je dépendais toujours du premier employeur. J’entendais souvent dire que les employées en situation irrégulière risquaient la prison ou des pénalités. Alors, la veille du ramadan [le vendredi 26 mai], je me suis enfuie.

Sans argent (elle avait envoyé toute sa paie à sa famille au Maroc) ni papiers, puisque son passeport était chez son tuteur, Hasna se rend d’abord à la police qui lui recommande de s’adresser à l’ambassade du Maroc. Là-bas, elle affirme qu’on a refusé de la prendre en charge. Les services de l’ambassade ont, selon elle, répondu qu’ils allaient voir ce qu’ils pouvaient faire.

L’ambassade se défend

L’ambassade du Maroc a réagi dimanche à la diffusion de cette vidéo sur les réseaux sociaux en estimant qu’elle prêtait à confusion, notamment car "ces femmes ne se trouvent pas en prison, mais dans un centre pour employées de maison immigrées […] en attendant que leurs dossiers soient étudiées et qu’elles soient rapatriées". Elle a également déclaré qu’il n’y avait aucune convention entre Riyad et Rabat pour embaucher des employées de maison marocaines en Arabie Saoudite et que ces travailleuses sont donc arrivées via des intermédiaires "non soumis aux contrôles réguliers".

Par ailleurs, l’ambassade a assuré qu’elle avait réglé le cas de soixante employées de maison dans les cinq derniers mois, à qui elle a permis de rentrer au Maroc. Et qu’elle n’a "jamais manqué de venir en aide et de soutenir les cas sociaux qui se sont présentées à ses bureaux, dans le cadre des lois du pays d’accueil". Toujours selon l’ambassade, le retard accusé dans le traitement du cas de Hasna et de ses camarades est dû au fait que tous les points n’ont pas été résolus, notamment ceux relatifs à leur statut légal et à des questions financières, et qu’il faut d’abord attendre le verdict des autorités saoudiennes compétentes sur la question.

Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira