Porte d’entrée vers l’Europe, l’Italie voit chaque semaine des centaines de migrants arriver sur ses côtes, souvent au départ de la Libye. Quand les ports de Sicile et du sud de l’Italie sont saturés, les migrants sauvés en Méditerranée sont parfois envoyés en Sardaigne, où ils attendent d’obtenir l’asile. Les habitants tentent de s’organiser pour les accueillir, mais les migrants, isolés, ont rapidement l’impression d’être dans l’impasse.

Près de 37 000 migrants sont arrivés en Italie depuis la Libye depuis le début de l'année, un chiffre en hausse de près de 30 %, par rapport à la même période l'an passé. Pour gérer cette crise, l’Italie a mis en place, depuis 2015, des "hot spots" pour accueillir et identifier les rescapés. Mais la capacité des centres situés sur l’île de Lampedusa, en Sicile et dans le sud du pays, est limitée. Lorsque les arrivées sont trop importantes, certains migrants sont alors débarqués à Cagliari, en Sardaigne.

Déjà, le 6 octobre 2016, près de 1 258 migrants, secourus par la Guardia Civil espagnole, étaient arrivés dans le port sarde de Cagliari, comme le rapportait Le Monde. Sept mois plus tard, l’un d’entre eux, Adam (pseudonyme), originaire d’Afrique subsaharienne, a contacté la rédaction des Observateurs de France 24 pour raconter son calvaire. Depuis son arrivée, il vit avec d’autres migrants dans une ferme mise à disposition par un particulier. Loin de tout et désœuvré, il ne cache plus son désespoir.

Quel avenir puis-je espérer ?

J’ai pris un petit bateau en Libye, avec plusieurs migrants, avant d’être sauvé par des gardes-côtes. Je me souviens juste avoir lu "Guardia Civil" sur le bateau. J’ai l’impression d’avoir passé deux jours sur ce bateau avant d’arriver à quai, en Sardaigne. Là, en descendant du bateau, j’ai dû suivre une personne qui m’a emmené dans un camp, au milieu de nulle part, dans une ferme [il s’agit de la ferme S’Erulargiu, dans le petit village d’Olzai, mise à disposition par un propriétaire pour accueillir des réfugiés, NDLR].

Le centre d'hébergement temporaire se trouve à Olzai, à plus de 150 kilomètres de la grande ville.

On m’a dit que c’était un camp privé, mais je n’ai pas eu beaucoup d’autres indications. Je me suis d’abord dit que je n’allais pas rester très longtemps. Mais, une fois dans le camp, on nous a expliqué que l’on devait faire une demande d’asile, sans quoi on ne pourrait pas rester. Depuis le mois d’octobre, j’attends que ma demande soit prise en compte. Elle a déjà été refusée deux fois, je ne sais pas du tout ce que je peux faire.

Photo du camp où est hébergé Adam. Photo envoyée par notre Observateur.


"On a l’impression de revivre sans cesse la même journée, ça nous rend fous"

Quel avenir puis-je espérer ? Cela fait sept mois que je suis dans ce camp, à plus de 150 kilomètres de la principale ville. Ici, c’est la brousse ! On passe nos jours à attendre quelque chose. L’ennui et l’impression d’être bloqués nous rendent dépressifs. On apprend un peu l’italien dans le camp, grâce à des intervenants, mais on ne rencontre jamais personne.

Dans le camp où est hébergé Adam. Photo envoyée par notre Observateur.

Tous les soirs, on dort entassés à plus d’une trentaine dans une même chambre et on a seulement une douche, disponible pendant seulement deux heures par jour – parfois tout le monde n’a pas le temps de prendre une douche. On a l’impression de revivre sans cesse la même journée, ça nous rend fous. On pensait arriver en Europe, finalement, on est comme en prison sur l’île, on ne sait pas où aller, il n’y a pas de solution.


Contacté par France 24, l’un des gérants du centre où est accueilli Adam explique que le bâtiment – une ferme qui était destinée à être louée aux touristes – a été transformé en structure temporaire pour les migrants depuis 2014 :

Le centre est financé par le gouvernement italien via des fonds de l’Union européenne – comme de nombreux camps privés. Les migrants reçoivent également 2,50 euros par jour et des activités et des cours d’italien sont proposés. Le camp est souvent très rempli en été, parce que les migrants sont plus nombreux à arriver par la mer à cette période. Avec les nouveaux arrivants, il faudra en effet de nouveaux centres d’accueil, mais pour l’instant, il n’y en a pas beaucoup. La plupart des bâtiments transformés en centres temporaires étaient utilisés pour le tourisme. En ce sens, c’est assez avantageux pour les propriétaires de ces lieux, habituellement fermés une grande partie de l’année.


En mai 2016, environ 2 700 demandeurs d’asile étaient accueillis dans 87 petits centres à travers l’île et la solidarité des habitants de cette île défavorisée où le taux de chômage atteint les 18 % est souvent saluée. Les initiatives privées, comme celle du propriétaire du centre où se trouve Adam, sont d’autant plus importantes que ni l’Organisation internationale pour les migrations, ni le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) n'ont de représentant sur place. Ailleurs en Italie, ce système est parfois utilisé de façon frauduleuse et de nombreux cas de détournement de l’argent dédié au bon fonctionnement des centres privés ont été révélés dans la presse.

Si sa demande d’asile est finalement acceptée, Adam espère pouvoir rejoindre le continent et la France. Mais l’attente pourrait encore être longue, et il lui est interdit de quitter le territoire italien pendant l’examen de la demande.

Le nombre de demandes d’asile sur le sol italien est passé de 23 620 en 2013 à 123 482 en 2016. Malgré les efforts des autorités, la durée moyenne d’examen des demandes est de 268 jours, contre 167 au début de la crise migratoire. Au total, selon le ministère de l’Intérieur, 60 % des demandeurs d'asile ne sont pas éligibles au statut de réfugié. En février dernier, le gouvernement italien a annoncé la création de centres de rapatriement pour les déboutés ayant épuisé leur nombre de recours. 



Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet