"Entraîne mes doigts pour la guerre et mes mains pour la bataille" : dans une vidéo circulant sur les réseaux sociaux mexicains depuis le 10 mai, on peut voir des hommes lourdement armés – travaillant manifestement pour le Cartel du Golfe, dans le nord-est du pays – réciter cette prière. Si cette scène peut sembler surprenante, à première vue, elle n’étonne pas notre Observateur, qui rappelle les liens étroits existant entre les narcotrafiquants et la religion dans le pays.

Dans cette vidéo, on voit plusieurs dizaines d’hommes dans la rue, à la nuit tombée. Beaucoup d’entre eux portent des fusils d’assaut et des gilets pare-balles. Puis on entend l’un d’eux crier : "Vous allez répéter ce que dit cet homme !"

Un homme récite alors une prière, que tous les autres répètent en cœur après lui : "Que mon Seigneur soit loué. Entraîne mes doigts pour la guerre et mes mains pour la bataille. Parce qu’il est ma forteresse, ma gloire, mon salut et mon honneur durant des siècles. Amen !" On entend ensuite : "Vive le Cartel du Golfe !"

Cette prière est une référence au psaume 144, un texte tiré d’un ouvrage biblique. Ce psaume est un "hymne pour la guerre et la victoire".

Vidéo diffusée le 10 mai sur sur la chaîne Youtube "Linea del Golfo".

Cette vidéo, d’une durée de 1’15", a été diffusée sur les réseaux sociaux le 10 mai, notamment sur la chaîne Youtube "Linea del Golfo", sur le compte Twitter @Castigador1958 ou encore sur la page Facebook Reynosafollowfb.

Selon les médias locaux et les internautes ayant diffusé cette vidéo en premier, ces hommes appartiendraient au Cartel du Golfe et cette prière se serait déroulée à Reynosa, l’une des principales villes de l’État de Tamaulipas, dans le nord-est du pays. Basé dans l’État de Tamaulipas, le Cartel du Golfe est l’un des plus anciens groupes criminels du pays.

En outre, plusieurs sources assurent que la vidéo se trouvait dans le téléphone portable d’un homme ayant été abattu lors des affrontements entre groupes armés rivaux qui se déroulés début mai. D’après les autorités, ces affrontements ont fait une vingtaine de morts dans la ville.

Contacté par France 24, Luis Alberto Rodríguez Juárez, le porte-parole de la Sécurité publique de l’État, n’a pas souhaité confirmer ou infirmer l’identité des hommes armés que l’on voit dans la vidéo, ni le lieu et la date de son tournage.

"Les narcotrafiquants recherchent avant tout une forme de protection"

Ricardo Ravelo (@RRavelo27) est un journaliste enquêtant notamment sur le crime organisé.

Quand on voit cette vidéo, on ne peut pas s’empêcher de penser que ce mix de malfaisance et de divinité est étrange…

Cela dit, je n’ai pas été surpris de voir ces hommes réciter le psaume 144, puisque c’est une prière pour demander prospérité, argent, pouvoir… Par ailleurs, en Amérique latine, les narcotrafiquants ont généralement des liens très forts avec la religion, même s’ils ne sont pas plus croyants que le reste de la population.

Par exemple, au Mexique, les membres du Cartel de Sinaloa vénèrent Malverde, le saint patron des barons de la drogue. [De nombreux sanctuaires sont ainsi consacrés à cet ancien bandit, NDLR.]

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : San Malverde, saint patron des voleurs et des narcotrafiquants

Les membres du Cartel des Zetas, eux, vénèrent la "Santa Muerte". [La "Sainte Morte" est une figure du folklore mexicain personnifiant la mort, NDLR.] Quant aux membres du Cartel des Chevaliers templiers, ils tuent au nom de Dieu. Le nom de cette organisation vient d’ailleurs d’un groupe ayant protégé les pèlerins dans le passé. [Il s’agit des "Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon", qui a œuvré au XIIe et au XIIIe siècle, NDLR.]

Par ailleurs, certains narcotrafiquants ont des pratiques sataniques ou sont adeptes du spiritisme [c’est-à-dire qu’ils croient dans les esprits, NDLR]. Certains consultent d’ailleurs des chamans.

"Les narcotrafiquants veulent obtenir le pardon de Dieu car ils savent que ce qu’ils font est mal"

Les narcotrafiquants financent en partie l’Église catholique au Mexique [en particulier la construction de chapelles, NDLR]. Par exemple, lorsqu’il y a un baptême ou un anniversaire, il leur arrive de payer des prêtres pour qu’ils célèbrent la messe. Parfois, ils leur demandent également de les bénir en échange d’argent. En fait, ils veulent obtenir le pardon de Dieu puisqu’ils savent que ce qu’ils font est mal.

Et surtout, la particularité des narcotrafiquants est qu’ils recherchent en permanence une forme de protection : ils s’en remettent à Dieu pour se sentir plus forts et pour rester en vie, car dans le fond, ils savent qu’il n’y a pas d’autre issue que la prison ou la mort pour eux…


De son côté, l’Église assure qu’il n’est pas toujours possible de vérifier d’où viennent les dons qu’elle reçoit. Par ailleurs, les prêtres sont parfois obligés de se plier aux exigences des criminels, tout simplement pour ne pas être tués.

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone