Observateurs
Partis de Tunisie, Atef et Mohamed se sont noyés en tentant de rallier les côtes italiennes en février 2016. Leurs familles ont remué ciel et terre pendant plus d’un an pour les retrouver. Face aux pesanteurs administratives, elles étaient totalement livrées à elles-mêmes dans ce combat pour pouvoir enfin faire leur deuil.

Au matin du 19 févier 2016, une embarcation de fortune transportant une trentaine de personnes venues de Tunisie réussit à atteindre le littoral de Siculiana, une petite ville de Sicile. Mais arrivés à une trentaine de mètres du rivage, le passeur ordonne aux migrants de plonger et de continuer à la nage. Atef Jebali et Mohamed Abidi ne savent pas nager, ils finissent par se noyer.

N’ayant reçu aucune nouvelle, leurs familles les recherchent dans toute l’Italie. Mais ne les retrouveront que plus d’un an plus tard, enterrés sous X dans un cimetière à Siculiana.

"Des gendarmes italiens m’ont donné les empreintes de mon cousin"

Hanen Midouni est la cousine de Mohamed. Elle vit à Milan, dans le nord du pays.

Le corps de mon cousin Mohamed a été repêché deux semaines après sa disparition en mer par les autorités italiennes. Mais nous ne l’avons retrouvé que le 12 avril 2017, soit un an et deux mois après sa disparition.

Quand les autorités italiennes récupèrent le corps d’un migrant mort, elles prélèvent ses empreintes et son ADN, puis envoient les échantillons aux consulats des pays du Maghreb afin qu’il soit identifié. Lorsqu’elles mettent un migrant en détention, elles procèdent aussi de la même manière.

Après la disparition de mon cousin en février 2016, je suis allée au consulat de Tunisie à Palerme à plusieurs reprises pour savoir si en effectuant des analyses d’empreintes et d’ADN, les autorités tunisiennes ont pu l’identifier.
Mais au consulat, on me disait toujours qu’ils n’avaient aucune nouvelle.

Pendant toute une année, j’ai cherché partout, dans les centres de rétention, les différents consulats tunisiens en Italie. En vain.


Hanen Midouni a posté cette vidéo sur sa page Facebook pour rendre hommage à son cousin, Mohamed.


Le 12 avril 2017, je suis allée voir la gendarmerie de Siculiana et leur ai fourni des informations sur la date de la disparition de mon cousin. En cherchant dans leurs archives, les gendarmes ont découvert que deux jeunes hommes s’étaient noyés le 19 février 2016 près de Siculiana. Ils m’ont remis les photos et les prélèvements ADN des deux garçons.


Hanen Midouni tient dans sa main l'échantillon ADN qui a permis d'identifier son cousin.


Je n’ai pas reconnu mon cousin sur les photos. Il était défiguré car il est resté deux semaines en mer. Son père s’est déplacé à Siculiana, et a effectué un test ADN qui s’est révélé positif. Quant aux photos du deuxième disparu, je les ai postées dans des groupes sur Facebook.



"Ma mère n’en peut plus d’attendre le rapatriement de mon frère"

Grâce à ces photos publiées sur Facebook, Imed Jebali, un jeune tunisien installé en France, a pu reconnaître son frère, Atef. Il s’est immédiatement déplacé à Siculiana pour effectuer les démarches administratives en vue de son rapatriement :

Je suis d’abord allé à la rencontre de la famille de Mohamed à Siculiana. Ils m’ont remis les photos, ainsi que les empreintes et le test ADN de Atef. Et ils m'ont dit que mon frère était enterré dans le cimetière de la ville.

Je me suis ensuite rendu au consulat de Palerme avec les échantillons. Mais les employés m’ont dit qu’ils avaient déjà transmis les empreintes de mon frère au ministère des Affaires étrangères, quand son corps avait été retrouvé en février 2016, et que celles-ci étaient indéchiffrables. Ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas m'aider.

Frustré, je me suis alors rendu au cimetière de Siculiana où mon frère est enterré sous X et ai tourné une vidéo où j’appelle les autorités à l’aide.
Dans cette vidéo, Imed Jebali est devant le cimetière de Siculiana (il apparaît à 2'21’’). Il est en colère : "Les gens sont obligés de venir de loin pour chercher leurs proches. Moi, je suis venu de Grenoble. Que fait le consulat ? Il ne fait rien (…) J’ai parlé avec un employé et il m’a dit 'je ne peux rien faire pour toi'."


Au lendemain de la publication de cette vidéo, le consulat m’a contacté pour me dire que mon frère avait pu être identifié.

Au cimetière de Siculiana, j’ai vu plusieurs tombeaux de migrants portant la mention "inconnu ". Certains sont là depuis 1994. Il est certain qu’il y a des Tunisiens parmi eux, et il est possible que leurs familles ne sachent toujours pas ce qu’ils sont devenus.

Le consul m’a dit que le rapatriement de mon frère ne pourrait pas se faire après le 30 avril en raison de la chaleur et qu’il fallait attendre jusqu’à octobre.


Photo de Atef Jebali prise en octobre 2014 en Tunisie. 


Le corps de Atef Jebali a été retrouvé sur une plage près de la ville de Siculiana, le 19 avril 2016. Photo transmise par Imed Jebali.


Mais j'espère toujours qu’il puisse être rapatrié dans les prochains jours, car ma mère et mes sœurs en Tunisie n’en peuvent plus d’attendre. Elles vivent un vrai calvaire.
"Personne inconnue de sexe masculin", peut-on lire sur la tombe de Atef Jebali. Photo transmise par Imed Jebali.


Contacté par France 24, le consul de Tunisie à Palerme, Ferhat Ben Souissi, rejette toute accusation de négligence.

Nous avions transmis les empreintes de Atef Jebali en février 2016 afin qu’elles soient comparées aux fichiers des empreintes au niveau du ministère de l’Intérieur. Mais à ce moment-là, cela n’avait rien donné car les empreintes étaient illisibles.

Quand son frère Imed s’est présenté au consulat de Palerme la première fois, il y a trois semaines, il ne nous a fourni aucun document d’identité du défunt pour que nous puissions le comparer aux empreintes remises par les autorités italiennes.


En Tunisie, des dizaines de familles restées sans nouvelles de leurs proches depuis 2010 se sont constituées en association pour réclamer leur rapatriement. Elles ont organisé un rassemblement de protestation jeudi 27avril à Tunis car elles accusent les autorités tunisiennes de se désintéresser du sort de leurs enfants.


Des mères de disparus ont organisé un rassemblement de protestation le 27 avril à Tunis


Fatima Kasraoui est présidente de l’ "Association des mères de disparus en Italie".

Au niveau de l’association, nous avons comptabilisé 504 disparus. Nous ne savons pas s’ils sont morts ou vivants. Certaines mères ont aperçu leurs enfants au hasard d’un documentaire de la télévision italienne dans des centres de rétention. J’ai moi-même aperçu mon fils, parti en 2012 en Italie, à la télévision. J’ai donc la preuve qu’il est en vie. J’ai demandé aux autorités de le rapatrier en Tunisie, en vain. Avec l’association, nous avons mené des actions de protestation au ministère des Affaires étrangères, au Parlement, sans aucun résultat.

En 2015, les autorités avaient constitué une commission d’enquête composée notamment de membres des ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur. Cette commission est censée mener des enquêtes en coordination avec les autorités italiennes pour permettre l’identification des disparus. Mais jusqu’ici, cela n’a donné aucun résultat.

Nous sommes marginalisés car nous, qui sommes les premiers concernés, n’avons pas été associés au travail de cette commission, ni même rencontré ses membres.


Jusqu'à février 2017, la commission d’enquête avait collecté 250 empreintes de disparus et plus de 300 analyses génétiques auprès de familles de disparus, selon Abderrahmane Hedhili, un avocat tunisien et ancien membre de la commission. "L’étape restant consiste en une décision gouvernementale permettant à la commission technique de transférer ces données au ministère italien des Affaires étrangères. Mais le gouvernement n’a fait aucune action en ce sens", a-t-il dénoncé sur un média local. Abderrahmane Hedhili a quitté la commission le 8 février 2017 pour protester contre ses lenteurs.

Nous avons contacté le ministère tunisien des Affaires étrangères pour en savoir davantage sur la coopération entre les autorités tunisiennes et italiennes sur le dossier des disparus. Nous publierons leur réponse dès qu’elle nous parviendra.



Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste